Le président Kostunica a au moins une vertu, celle de l'obstination. «Nous sommes conscients de nos obligations internationales. Nous savons que nous devons coopérer avec le Tribunal pénal international (TPI) de La Haye. Mais ce dont nous avons besoin, c'est d'une coopération sur des bases légales», déclarait-il voici quelques jours à Stockholm en direction de la présidence suédoise de l'Union européenne, qui lui demande de livrer Slobodan Milosevic. «Nous avons besoin d'un peu de compréhension et de patience», a-t-il plaidé, en s'interrogeant sur les motifs qui poussent le TPI à accuser son prédécesseur de crimes contre l'humanité et sur la «curieuse procédure suivie par la cour».

Depuis l'insurrection du 5 octobre 2000, la nouvelle équipe serbo-yougoslave se livre à un étrange ballet de déclarations contradictoires sur le dossier sensible de la coopération avec le TPI. Les promesses de coopération avec la juridiction internationale, formulées par plusieurs ministres, semblent aussitôt démenties par les condamnations sans appel proférées par le président. «Mes objections portent sur la justice sélective rendue par ce tribunal», a-t-il ajouté à Stockholm. Juriste avant tout, le nouvel homme fort de Belgrade se montre très attaché à la lettre du droit.

Paradoxalement, Vojislav Kostunica tend à faire désormais figure de meilleur protecteur de Milosevic. L'ancien président se terre toujours dans sa villa de Dedinje, sur les hauteurs chics de Belgrade, et lors de rencontres avec son successeur, celui-ci lui aurait fourni des garanties sur sa sécurité. La mise sous surveillance policière de Milosevic, annoncée jeudi par Belgrade, tient elle-même autant de la protection que de la surveillance. Son extradition vers La Haye représente probablement la ligne rouge que Vojislav Kostunica ne veut en aucun cas franchir. «Il est pour lui inconcevable de traduire devant une juridiction internationale un chef d'Etat pour des faits qu'il aurait accompli dans l'exercice de sa charge. Vojislav Kostunica croit aux privilèges des nations», commente un diplomate occidental.

Vojislav Kostunica se veut en effet le défenseur de la nation serbe, et si certains membres de son équipe estiment que l'heure d'une véritable catharsis est venue pour cette nation, les avis divergent sur les remèdes à appliquer. Le ministre fédéral des Affaires étrangères, Goran Svilanovic, considéré comme étant a priori favorable au TPI, a suggéré la création d'une commission «réconciliation et vérité», sur le modèle de celle créée en Afrique du Sud après la fin de l'apartheid. Aucune enquête sérieuse n'a été effectuée pour comprendre les perceptions de l'opinion aux problèmes posés par le TPI et l'éventuelle extradition de Slobodan Milosevic, mais de nombreux dirigeants de la nouvelle majorité sont en fait convaincus que la coopération avec la cour de La Haye pourrait se révéler contre-productive, favorisant une «victimisation» de la société serbe. «Si le mandat du TPI était élargi aux crimes commis au Kosovo depuis l'entrée des troupes de l'OTAN, c'est-à-dire essentiellement aux actes de violence contre les Serbes, la perception de l'impartialité du Tribunal commencerait à évoluer dans l'opinion», reconnaissent plusieurs défenseurs serbes des droits de l'homme.

Sur l'ensemble du dossier de la coopération avec le TPI, les positions de principe de Vojislav Kostunica sont clairement énoncées. Mais le président yougoslave est également un réaliste, qui doit tenir compte des sensibilités nuancées sur cette question au sein de sa propre majorité, et qui sait aussi que son pays n'est pas en mesure de tenir tête à des exigences internationales formulées de manière impérative. Sa crainte tient au risque de voir remise en cause la souveraineté nationale de son pays, et la Serbie se retrouver elle-même en situation, sinon de protectorat, du moins de «souveraineté limitée» comme la Bosnie. Il sait qu'il peut compter sur le soutien d'une opinion qui reste fermement attachée à l'indépendance nationale, et qui a été choquée par l'arrestation de l'ancienne dirigeante bosno-serbe, Biljana Plavsic, et les interventions répétées de la communauté internationale dans les affaires intérieures de la Republika Srpska – l'entité serbe de Bosnie.

Si le prix à payer pour obtenir les aides internationales promises était la livraison de Milosevic, l'opinion serbe pourrait peut-être opérer un complet revirement sur cette question. Toute la question est, en fait, de savoir si la communauté internationale est prête à «laisser du temps» à Vojislav Kostunica, comme celui-ci le lui demande, ou si elle manifestera des exigences plus fermes et plus immédiates.