Eternel objet de fantasmes, le sous-marin fascine autant que les abysses qu’il sillonne. Chaque semaine cet été, Le Temps sort son périscope et part à la rencontre de ces monstres submersibles, des grandes découvertes aux naufrages

Episodes précédents

Il avait des airs de cachalot: peau sombre, ventre bedonnant, un pavillon planté dans le dos. Ce 12 août 2000 au matin, le Koursk, mastodonte à propulsion nucléaire, s’engageait dans la mer de Barents, au nord-est de la Norvège. Pour sombrer quelques heures plus tard, entraînant 118 hommes dans les profondeurs. Aucun n’en sortira vivant.

Tout avait pourtant bien commencé – la journée aurait même dû être triomphale. Avec ses 154 mètres de long et sa trentaine de missiles, le Koursk incarne la fierté de la flotte russe. Sa sortie, sous forme d’exercice avec tir de torpilles, vise à prouver la puissance navale du pays, en particulier aux Occidentaux. Ce jour-là, les Américains espionnent d’ailleurs l’opération depuis leurs propres sous-marins, non loin. Ils seront, de fait, les premiers témoins de la catastrophe.

Commandant en pleurs

A 11h28, une première explosion se déclenche à l’avant du Koursk. Les marins qui s’y trouvent sont tués sur le coup et le submersible s’échoue à 108 mètres de profondeur. Deux minutes plus tard, une seconde explosion retentit, plus puissante encore: ses secousses sont ressenties jusqu’en Alaska. La coque du navire est éventrée, l’eau inonde tout. Seuls 23 hommes survivent à la déflagration et se réfugient dans le 9e compartiment.

En Russie, personne n’est encore au courant du drame mais, sous l’eau, l’onde de choc voyage. «Le commandant d’un sous-marin américain faisait une sieste au moment de l’explosion et est presque projeté hors de sa couchette, raconte Ramsey Flinn, journaliste et auteur du livre Cry from the Deep (2004) qui raconte le naufrage. Après avoir réécouté l’enregistrement capté par le sonar – des bruits de métal déchiré – il comprend. Et se met à pleurer devant ses hommes.»

Ce n’est que huit heures plus tard que la Russie communique officiellement, minimisant d’abord l’incident. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis offrent leur aide, aussitôt balayée, «par méfiance et par fierté, explique Ramsey Flinn. On dit que les hauts fonctionnaires russes auraient préféré voir ces jeunes mourir plutôt que d’admettre que leur navire était en mauvaise posture.» Ils auraient pourtant eu besoin d’un coup de main: les sous-marins de sauvetage russes, rouillés voire défectueux, peinent à remplir leur mission. Lorsqu’un équipage norvégien atteint finalement le Koursk, le 19 août, il est trop tard.

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Mots dans le noir

Qu’est-ce qui a déclenché les explosions? Combien de temps les rescapés ont-ils attendu, agonisant dans les bas-fonds? Les familles exigent des réponses, des théories circulent – serait-ce une attaque américaine? Elu moins de cinq mois plus tôt, Poutine est projeté sous le feu des projecteurs. «Avec sa formation au KGB, sa personnalité très soviétique, il y était réticent, analyse Ramsey Flinn. Alors que dans les médias cet été-là, c’était le far west: le gouvernement était attaqué avec une liberté et une férocité inédites.»

Après le renflouage du Koursk, une longue investigation débute. Elle livrera ses conclusions deux ans plus tard: c’est une fuite du combustible des torpilles qui aurait provoqué la réaction en chaîne. De «graves erreurs» sont également dénoncées, comme le fait que le système des balises d’urgence n’ait pas été correctement mis en place et ne se soit donc jamais déclenché. Avec cette enquête, et ce mea culpa, Vladimir Poutine fait «un choix rare dans sa carrière: celui de la transparence, estime Ramsey Flinn. Le monde n’attendait pas de la candeur. Le président a gagné en crédibilité et transformé cette tragédie en opération de communication réussie.»

Lire notre compte rendu de l’époque: «Koursk»: le combustible d’une torpille à l’origine du drame

Quant aux 23 sous-mariniers du 9e compartiment, ils auraient vraisemblablement survécu sept heures, avant d’être asphyxiés au dioxyde de carbone. Sur un mot, écrit par le capitaine avant sa mort et dévoilé (partiellement) au public, on peut lire: «Il fait trop sombre ici pour écrire, mais je vais essayer au toucher. Il semble qu’il n’y ait pratiquement aucune chance, 10-20% [...] Salut à tous, pas besoin d’être désespéré.»