L’opposition attend au moins 30 000 manifestants ce samedi dans le centre de Moscou pour ce qui sera probablement la plus grosse manifestation politique depuis vingt ans. La mobilisation se construit principalement à travers les réseaux sociaux Facebook et son équivalent russe vkontakte.ru, tandis que la télévision, sous le contrôle étroit du Kremlin, ne fait aucune mention à l’événement. Quelque 60 000 internautes moscovites ont manifesté leur intention de défiler contre le parti du pouvoir Russie unie, dont la victoire aux élections législatives du 4 décembre est entachée d’une fraude massive. L’opposition avance que jusqu’à la moitié des 49,7% de voix recueillies par le parti de Vladimir Poutine l’ont été par une falsification du processus de vote.

Le Kremlin se sent assiégé et fait en sorte que le pays ressente la même chose. Paniqué par l’idée d’un développement similaire au Printemps arabe, Vladimir Poutine a tenté jeudi de torpiller l’opposition en l’accusant d’être manipulée depuis l’étranger. «Ils [les opposants] ont entendu le signal et ont commencé à œuvrer avec le soutien du département d’Etat américain», a déclaré le premier ministre, qui tient beaucoup à être élu au premier tour de la présidentielle le 4 mars prochain. Hillary Clinton a été le seul dignitaire étranger à exprimer de «sérieuses inquiétudes» sur la validité du scrutin législatif russe. En tant qu’ancien agent du KGB, Vladimir Poutine a été prompt à utiliser les vieux ressorts de la propagande soviétique, où tout événement indisposant le Kremlin était qualifié automatiquement de «provocation des services secrets étrangers».

Depuis le début de la semaine, après les manifestations de lundi et mardi qui ont mobilisé jusqu’à 17 000 personnes, des hélicoptères du FSB (l’ex-KGB) ont commencé à tourner dans le ciel de la capitale, y compris très tard le soir, ce qui est très inhabituel pour une ville dont le survol est strictement interdit. Mardi, des camions militaires convergeant vers le centre-ville ont inquiété les Moscovites et provoqué des embouteillages monstres. Jeudi soir, une colonne de blindés de transport de troupes a même provoqué un accident sur le périphérique.

La crainte de violences s’est répandue dans la population dans l’attente de la manifestation de samedi. «Demain, mon restaurant sera désert», se lamente un chef français installé depuis plusieurs années à Moscou. «Les gens ont peur de recevoir des coups de matraque et savent que le centre-ville sera complètement bloqué», assure-t-il, bien que son restaurant soit situé à plus de deux kilomètres de l’endroit prévu pour la manifestation.

Dans le passé, les défilés de l’opposition se sont presque toujours terminés par des arrestations brutales et des charges de la police. Au cours de cette semaine, pas loin de mille manifestants ont été arrêtés dans la capitale. Cette violence policière est systématiquement qualifiée de disproportionnée par des ONG comme Amnesty International ou le Comité Helsinki de Moscou. Comme l’a justement fait remarquer l’une des figures de l’opposition, Evgenia Chirikova, hier lors d’une conférence de presse: «Jusqu’ici, les manifestations de l’opposition russe sont les plus calmes du monde: pas de voitures renversées, ni de cocktails Molotov, même pas de verre brisé.»

Une fois n’est pas coutume, le Kremlin a décidé d’autoriser la manifestation de samedi, mais en ordonnant aux organisateurs de changer d’endroit et en interdisant strictement tout défilé. L’opposition avait demandé la place de la Révolution, située à une centaine de mètres de la place Rouge – et donc du Kremlin. Elle aura droit de se rassembler sur la place du Marais, situé de l’autre côté de la rivière Moskva. Un changement qui a divisé une opposition déjà très hétéroclite. Les plus radicaux, dont Eduard Limonov et son mouvement L’autre Russie se réuniront à la place de la Révolution, tandis que la frange libérale de l’opposition – dont Eduard Limonov a qualifié à cette occasion les dirigeants de «lâches» – se rendra à la place du Marais.

Les autorités russes ont recours à d’autres techniques de démobilisations plus ou moins efficaces. La police a prévenu que tous les manifestants en âge de servir sous les drapeaux seront «mobilisés» sur le champ. Le service militaire obligatoire est extrêmement impopulaire parmi la jeunesse, et une immense majorité de Moscovites préfère payer des milliers de dollars en pots-de-vin pour y échapper. L’autorité sanitaire fédérale a, elle, mis en garde les manifestants qui, en défilant, augmentent leurs chances «d’attraper un rhume». Si ces avertissements ne fonctionnent pas, ce seront les nerfs de Vladimir Poutine qu’il faudra soigner.