Russie

Le Kremlin désavoue sa police corrompue et libère un journaliste

Le Ministère de l’intérieur a reconnu des bavures grossières dans l’arrestation d’un journaliste d’investigation. La mobilisation massive de la société civile a fait plier l’appareil répressif

La société civile et la communauté des journalistes russes ont remporté hier une rare victoire contre l’appareil répressif russe. A la surprise générale, le Ministère de l’intérieur a décidé d’abandonner toutes les poursuites contre un journaliste d’investigation accusé de trafic de drogue. A la suite d’une vague de protestations, Ivan Golounov, 38 ans, a été libéré de sa résidence surveillée.

Dans un message vidéo, le ministre de l’Intérieur Vladimir Kolokoltsev a annoncé la fin des poursuites pénales «en l’absence de preuve de son implication dans un crime». Plus surprenant encore, il a suspendu les policiers ayant mené l’enquête et limogé deux hauts responsables de la police à Moscou, le général de brigade Andreï Poutchkov et le chef de la lutte contre la drogue Iouri Deviatkine. Une sanction rarissime à l’encontre de haut gradés depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000.

Corruption dans les services funéraires de Moscou

La police avait arrêté Ivan Golounov le 6 juin sous l’accusation de «trafic de drogue à grande échelle», pour laquelle il risquait jusqu’à 20 ans de prison. Le journaliste et son entourage ont immédiatement nié avec virulence les accusations, accusant la police d’avoir illégalement glissé de la drogue dans ses affaires et son appartement. Juste après son arrestation, le détenu a suggéré qu’il était la cible d’une vengeance provoquée par son enquête sur la corruption dans les services funéraires de la capitale russe. Son rédacteur en chef Ivan Kolpakov a confirmé qu’il recevait des menaces depuis plus d’un an à cause de son activité professionnelle.

Le lendemain, son avocat a déclaré qu’Ivan Golounov avait été frappé lors d’un interrogatoire. Un médecin a constaté qu’il avait plusieurs côtes cassées et souffrait probablement d’une commotion cérébrale. Des irrégularités dans l’enquête ont rapidement émergé. Les photos publiées par la police pour prouver la présence de drogue chez le journaliste ont été prises ailleurs. Les empreintes digitales trouvées sur le paquet de drogue n’appartiennent pas à l’accusé mais à plusieurs personnes non identifiées. Ce qui n’a pas empêché Rossiya24, une chaîne d’information en continu, d’accuser dans un «reportage» Ivan Golounov d’aller se fournir en drogue dans les pays baltes, pour revendre sa marchandise dans «les clubs gays de Moscou». Destinée à diffamer, la séquence a ensuite été supprimée du site internet, mais Rossiya24 n’a pas présenté ses excuses.

Des enquêtes minutieuses

Respecté pour ses enquêtes minutieuses, publiées par le site indépendant Meduza.io, sur la corruption autour du maire de Moscou, Ivan Golounov a tout de suite reçu un très large soutien de la communauté journalistique. Des centaines de confrères russes ont manifesté sans relâche pendant cinq jours devant les commissariats de police du pays et jusque devant le tribunal de Moscou où leur collègue a été inculpé samedi. Des vedettes du rock et du cinéma russe ont pris sa défense, rejoints durant le week-end par une poignée de journalistes pro-Kremlin. Lundi, trois grands quotidiens ont publié une même une, portant les mots «Je suis/Nous sommes Ivan Golunov».

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