Russie

Le Kremlin emprisonne son ministre de l’économie

Le FSB a interpellé Alexeï Oulioukaïev pour «extorsion» de deux millions de dollars. Les modérés s’inquiètent d’une purge du gouvernement menée par les durs du régime

Alexeï Oulioukaïev gênait le puissant patron du pétrolier d’Etat Rosneft et donnait des pronostics de l’économie russe trop pessimistes aux yeux des propagandistes. Les services secrets (FSB) l’ont arrêté dans la nuit de lundi à mardi pour tentative d’extorsion d’un pot-de-vin de deux millions de dollars à la compagnie pétrolière Rosneft, a indiqué le Comité d’enquête de Russie au petit matin. Le ministre de l’économie russe aurait exigé cette somme en échange de son feu vert pour la cession d’une part de 50% du pétrolier Bashneft appartenant à l’Etat au prix de 5 milliards de dollars. Âgé de 60 ans, il risque une peine allant jusqu’à 15 ans de prison. Le Kremlin indiquait mardi que Vladimir Poutine était informé de la situation «depuis l’ouverture de l’enquête».

Approche trop libérale

Aucun officiel de ce rang n’avait encore été arrêté depuis la fin de l’URSS. Diplômé de l’université Pierre-Mendes-France de Grenoble, Alexeï Oulioukaïev est davantage un apparatchik qu’un politicien. Issu de la mouvance libérale, il s’est coulé dans le moule à partir de sa nomination au gouvernement en juin 2013, tâchant de maintenir à flot une économie russe rongée par les sanctions, l’absence de réformes et la chute du prix du pétrole. Mais son approche restait trop libérale aux yeux des hommes du président, partisans d’une approche dirigiste.

Alexeï Oulioukaïev s’était initialement élevé contre la vente de Bashneft à Rosneft parce qu’elle contredisait l’esprit des privatisations. Contrôlé à 70% par le Kremlin, Rosneft ne ressemble, ni de près, ni de loin, à un investisseur privé. Tout le «bloc économique» du gouvernement avait suivi le ministre de l’économie, avant de rentrer dans le rang en septembre dernier, sous la pression du Kremlin. Rosneft a racheté Bashneft début octobre.

«Pas la dernière arrestation»

Cela n’a pas suffi à apaiser le pétrolier d’Etat et ses puissants relais au Kremlin. La presse pro-Kremlin voit dans cette arrestation le signe d’une formidable prise dans la lutte anti-corruption et prédit, comme le font les Izvestia, que «ce n’est pas la dernière arrestation». Certains titres, comme Komsomolskaïa Pravda visent plus haut en titrant «À son arrestation, Alexeï Oulioukaïev a tenté d’appeler son protecteur», sans préciser son identité. En toute logique, il s’agit soit du vice-premier ministre Igor Chouvalov, soit du premier ministre Dmitri Medvedev.

Le ton de la presse et des commentateurs proches du Kremlin fait dire au politologue Gleb Pavlovsky qu’il s’agit d’une «opération policière du président Poutine contre son propre gouvernement». Gueorgui Satarov, président du fonds INDEM et spécialiste de la corruption, considère la somme de deux millions de dollars comme ridiculement petite à l’échelle de la somme en jeu et en conclut qu’il s’agit d’une mise en scène. Une analyse partagée par des membres de l’élite dirigeante, au sein de la Banque centrale et du gouvernement, qui mettent publiquement en doute la version officielle d’une tentative d’extorsion. Elles traduisent l’inquiétude grandissante au sein de l’aile modérée du pouvoir.

Clan des «siloviki»

L’arrestation démontre que l’arbitrage du président Poutine penche du côté des durs, en particulier du patron de Rosneft Igor Setchine. Réputé «bras droit du président» dans les affaires énergétiques, il est aussi l’un des patrons officieux du clan des «siloviki», ces dirigeants issus du KGB. Igor Setchine compte déjà deux milliardaires à son tableau de chasse. Le premier, Mikhaïl Khodorkovsky, avait passé dix ans en prison et perdu son empire pétrolier Ioukos (récupéré par Rosneft) avant de bénéficier d’une grâce présidentielle en 2013. Le second, Vladimir Evtouchenkov, a passé près d’un an en résidence surveillée pour avoir pris une participation dans Bashneft, avant de la perdre sans dédommagement.

Les durs se satisferont-ils de la seule tête d’Alexeï Oulioukaïev? Le geste est suffisamment fort pour décourager toute rébellion au sein d’une élite politique russe habituée à courber l’échine.

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