Russie

Le Kremlin étouffe les bourdes du premier ministre russe

Après deux gaffes grossières, le premier ministre Dmitri Medvedev fait face à une pétition réclamant sa démission sur fond de campagne électorale pour les législatives de septembre

La forte vague de chaleur estivale, et peut-être aussi le manque d’habitude du premier ministre russe à affronter des questions délicates l’ont placé dans une situation difficile. Le 3 août, Dmitri Medvedev s’est vu interpellé par un instituteur du Daguestan, qui lui a poliment demandé d’expliquer pourquoi les enseignants perçoivent un salaire de 15 000 roubles (225 francs) tandis que les policiers gagnent quatre fois plus. La réponse du premier ministre fut brutale. «Enseigner est une vocation. Si vous voulez gagner de l’argent, faites parallèlement des affaires.»

Une pétition à 300 000 signatures

Dès le surlendemain une pétition en ligne sur le site change.org rassemblait 100 000 signatures. Mercredi soir, après plusieurs journées de fonctionnement erratique peut-être dues à des attaques informatiques, le nombre de signatures approchait les 300 000, seuil à partir duquel le Kremlin est supposé prendre en considération les pétitions.

Au début de l’été, le premier ministre s’était déjà distingué par une réponse maladroite lors d’une visite en Crimée. Une dame âgée, visiblement échaudée d’écouter des propos lénifiants s’est plainte bruyamment de ce que les retraites ne sont plus indexées. Visiblement pris au dépourvu, Dmitri Medvedev, qui se tenait devant une petite assemblée, a rapidement pris la tangente, entouré de ses gardes du corps. En lâchant une phrase devenue depuis célèbre: «Il n’y a simplement plus d’argent, quand nous en trouverons, nous indexerons les retraites. Tenez bon ici, et bonne chance!»

Episodes diffusés sur les réseaux sociaux

Dans les deux cas, la télévision d’Etat s’est bien gardée de diffuser les bourdes du premier ministre dans les bulletins d’information. Mais les épisodes ont été diffusés par des médias secondaires et les réseaux sociaux ont fonctionné comme caisse de résonance, si bien que des millions de Russes ont pu voir leur premier ministre sous un jour bien différent de celui – soigneusement poli – de l’information officielle.

Ces déclarations maladroites font surface dans un contexte très défavorable, où la grave crise économique traversée par le pays contraste avec le niveau de vie inexplicablement luxueux de hauts fonctionnaires débusqués par des activistes anticorruption.

L’opposition accusée

La vague de critiques sociales a toutefois poussé les autorités russes à réagir. Non pas par des excuses. Ce n’est pas le style de la maison. Le Kremlin a une autre manière d’esquiver l’indignation publique et fait redescendre par les médias une version très singulière des événements. Le quotidien RBC a publié hier un article dans lequel des sources au Kremlin accusent l’opposition d’un complot visant à discréditer la personne du premier ministre. «Des individus spécialement entraînés analysent ses commentaires [de Medvedev], cherchant des expressions qui puissent être extraites pour être montrées sous un jour négatif, explique la source. C’est un travail de commande.»

Selon le Kremlin, les commanditaires désirent que le parti Russie unie (dont Dmitri Medvedev est la tête de liste) obtienne un résultat aussi mauvais que possible aux élections législatives de septembre. Le parti du pouvoir, qui contrôle aujourd’hui deux tiers de la Chambre basse du parlement, est pourtant quasiment assuré de conserver une majorité. Non qu’il soit populaire, mais parce que les autres partis ne font que de la figuration et soutiennent également le président Vladimir Poutine.

Partis d’opposition quasi exclus

Les partis dont la ligne politique est la critique frontale du Kremlin sont quasiment exclus du scrutin, parce que leurs candidats se voient presque systématiquement refuser la participation, et surtout parce qu’ils n’ont aucun accès à la télévision publique.

Pour le politologue d’obédience libérale Vladimir Inozemtsev, les attaques contre Dmitri Medvedev viennent en fait du bord opposé, et surtout risquent de mener à son remplacement par «un garde du corps de Vladimir Poutine». Nombre de maires et de gouverneurs réputés libéraux ont en effet été limogés ces dernières semaines pour être remplacés par des hommes issus des services de sécurité dans l’entourage immédiat de Vladimir Poutine.

Publicité