De source officielle, on ne saura probablement jamais comment a été préparée la rencontre entre Vladimir Poutine et Bachar el-Assad, le 20 octobre à Moscou. C’était la première fois que le maître de Damas se rendait à l’étranger depuis le début de la guerre en 2011. Comment quitter discrètement un pays qu’on ne contrôle plus et dont l’espace aérien fourmille d’appareils militaires étrangers? Un voyage périlleux, qui a pris des allures d’une véritable exfiltration à en croire les informations obtenues par les «plane spotters» russes, ces passionnés d’aviation qui traquent le mouvement des aéronefs dans les cieux mais aussi sur les ondes et les écrans d’ordinateurs.

L’un d’eux, Alex Ivanov, plus connu sur les réseaux comme AlexFly35, lève un coin du voile sur l’impressionnante logistique mise en place par l’Etat russe pour s’assurer de la venue en toute sécurité de leur allié syrien. AlexFly35, qui s’appuie sur les données du site Flightradar et sur sa propre expertise - visiblement encyclopédiques - de l’aviation russe, a réussi à retracer avec précision le périple du président Assad depuis Lattaquié jusqu’à Moscou.

«Ce n’était pas un voyage, mais une livraison»

Le dirigeant a été pris en charge au petit matin du 20 octobre sur la base russe de cette ville côtière. Il est monté à bord d’un Iliouchine 62, un appareil de la flotte gouvernementale russe arrivé la veille depuis le très discret aéroport de Tchkalovski, dans la grande banlieue de Moscou. Cet avion, pourvu d’un salon «présidentiel» et d’une balise de communication spéciale, a traversé ensuite les espaces aériens de l’Irak et de l’Iran avant de survoler la Caspienne et de pénétrer en Russie à hauteur d’Astrakhan (sud). Il a atterri à Tchkalovski à 14h20, heure de Moscou. Après sa rencontre au Kremlin, le président syrien est reparti immédiatement dans un appareil du même type et suivant le même parcours. Le 21 octobre au matin, alors que les autorités russes annonçaient sa venue, il était déjà de retour à Lattaquié. «Ce n’était pas un voyage, mais une livraison», ironise Alex Ivanov.

Cet homme qui vit près de Moscou n’est pas n’importe qui. Son blog ainsi que son compte twitter sont, depuis début septembre, une source précieuse pour ceux qui suivent la mise en place, malgré les dénégations du Kremlin, d’un véritable pont aérien entre les bases militaires du sud de la Russie et Lattaquié. Alex Ivanov a beau se définir comme «un simple radioamateur, passionné d’aviation» utilisant uniquement des «sources ouvertes» (non couvertes par le secret défense), ses informations sont très prisées par les jeunes cyber-militants russes qui s’en servent pour détricoter la propagande officielle. Sa disparition pendant plusieurs jours en octobre a tétanisé ses lecteurs. Certains ont alors craint que les services secrets n'aient mis fin à ses activités sur la Toile.

Suivi grâce aux internautes

Car c’est notamment grâce à AlexFly35 que les internautes avertis ont pu suivre les allers et retours entre la Russie et la Syrie d’énormes Antonov, ces avions de transport militaire, mais aussi d’appareils plus discrets, appartenant à l'unité 223, basée à l’aéroport de Tchkalovski. Surnommée la «Flotte estivale» du Ministère de la défense, cette unité ne se contente pas d'acheminer les militaires russes vers leurs lieux de vacances. Selon plusieurs experts, elle prend ses ordres directement au Kremlin et sert de fait de compagnie aérienne pour les membres des forces spéciales.

Et puis, il y a eu le coup de théâtre du 8 septembre, lorsque les Bulgares ont interdit le survol de leur pays à ces avions. Certains on dû faire demi tour en direct. L'un d'eux au moins a réussi à passer entre les gouttes, donnant des sueurs froides à la chasse de Sofia. Privés de ce «couloir méditerranéen», plus court et surtout plus sûr, les pilotes russes se sont rabattus sur un parcours négocié ad hoc par leurs diplomates qui ont successivement convaincu l’Azerbaïdjan, l’Iran et l’Irak de ne pas mettre d’obstacles à leur campagne syrienne.

Restait le risque de se retrouver nez à nez avec les appareils de la coalition internationale. Du moins jusqu’au 20 octobre, lorsque Washington et Moscou, ont annoncé avoir signé un protocole d’accord pour éviter les incidents aériens. Le même jour Bachar el-Assad s’embarquait pour Moscou. Ou quand logistique rime avec géopolitique…