Le Kremlin pousse l’opposition hors du champ électoral

Russie La coalition démocratique ne pourra participer à aucun des scrutins locaux qui se dérouleront en septembre

La coalition des forces démocratiques russes se voit fermer la possibilité de participer aux scrutins locaux. Vendredi, la Commission électorale centrale de Russie a rejeté la plainte déposée par la coalition protestant contre le fait que sa liste ait été refusée aux élections du parlement de Novossibirsk, la troisième ville du pays. Au cours des deux dernières semaines, la coalition démocratique a été éjectée de trois autres scrutins locaux dans les mêmes circonstances.

Décision «criminelle»

Les deux principales figures de la coalition, Mikhaïl Kassianov et Alexeï Navalny, se sont rendues hier après-midi au siège de la Commission électorale centrale à Moscou pour protester de vive voix contre la décision. «Nous considérons que c’est une décision de [Vladimir] Poutine», a déclaré l’ancien premier ministre Mikhaïl Kassianov, 57 ans. «Le président de la commission électorale Vladimir Tchourov est de facto directeur du Ministère des élections. Nous y étions prêts et nous continuerons à nous battre.»

Alexeï Navalny, 39 ans, infatigable activiste anti-corruption, a qualifié de «criminelle» la décision des autorités. «Vous portez la responsabilité de cette décision devant les millions de personnes qui veulent voir une alternative démocratique sur les bulletins. […] Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est une tentative de tester le point de rupture [de la société], à laquelle ni vous, ni moi n’avons intérêt.»

A Novossibirsk, le responsable de la campagne de la coalition, Leonid Volkov, et deux activistes en sont désormais à leur 11e jour de grève de la faim pour protester contre le blocage administratif de leur liste. Les commissions électorales exigent que chaque parti participant aux scrutins présente un minimum de signatures d’électeurs, prouvant leur représentativité. Dans le cas de la coalition, la Commission électorale de Novossibirsk s’est basée sur une expertise du Service fédéral de sécurité (FSB) pour décider qu’un nombre important de signatures étaient falsifiées. Le FSB, un temps dirigé par Vladimir Poutine, est l’héritier du KGB, la police politique soviétique.

«Système fermé»

«Peu importe qui exactement a décidé de bloquer la participation de la coalition démocratique aux scrutins, note Ekaterina Schulman, politologue à l’Académie d’économie nationale et d’administration publique. Tous font partie de la même machine bureaucratique, cette classe dirigeante poursuivant un objectif commun de conservation du pouvoir. Ils préfèrent un petit scandale aujourd’hui plutôt que de se risquer dans un processus électoral qu’ils ne contrôlent pas totalement. Le système politique actuel est fermé, et la moindre fissure a le même effet qu’une décompression dans un avion.» C’est la raison pour laquelle le pouvoir verrouille le processus électoral, n’autorisant que «des candidats déjà éprouvés depuis longtemps et ne contestant pas l’ordre établi», conclut Ekaterina Schulman.

Les sondages donnent un taux de popularité avoisinant les 90% au président russe Vladimir Poutine. Mais au niveau local, le parti du pouvoir Russie unie a plusieurs fois enregistré des défaites ces derniers mois, au profit de candidats indépendants.

Le pouvoir dispose d’un très vaste arsenal pour bloquer l’opposition, souligne de son côté Masha Lipman, spécialiste de la politique russe. «Cela va du filtrage des candidats autorisés jusqu’au trucage des résultats, en passant par le bannissement dans les médias ou, à l’inverse, aux campagnes de diffamation.» Et qu’importe si l’électorat, jugeant que les résultats sont décidés d’avance, ne se rend pas aux urnes. «Le Kremlin fait précisément en sorte que la participation soit faible. Il n’a plus alors qu’à mobiliser les fonctionnaires, un groupe électoral parfaitement loyal.»

Proche du pouvoir, le politologue Mikhaïl Vinogradov apporte une autre version des faits. «L’objectif [de la coalition démocratique] est d’occuper le champ médiatique et de tester l’appareil électoral pour les prochains scrutins fédéraux» de septembre 2016. «Ils n’ont pas de projet commun, ni de capacité à mobiliser un mouvement protestataire.» Dmitri Volkov croit le contraire. Il a appelé ses partisans à une «marche populaire» le 11 août à Novossibirsk.