Russie

Le Kremlin rend inéligible le seul opposant crédible

Le chef de file de l’opposition au Kremlin a écopé d’une peine de 5 ans de prison avec sursis dans un procès aux tournures politiques. Alexeï Navalny déclare vouloir poursuivre néanmoins sa campagne présidentielle

Conformément aux intérêts du président Poutine, un tribunal de la ville de Kirov a condamné l’opposant Alexeï Navalny à 5 ans de prison avec sursis, assortis d’une amende de 500 000 roubles (8350 francs). Le Kremlin ne s’est pas décidé à emprisonner le chef de file de l’opposition. En revanche, celui-ci se voit interdit de rivaliser avec Vladimir Poutine à l’élection présidentielle, prévue pour mars 2018. La peine de 5 ans de prison rend inéligible le seul véritable rival du président.

L’opposant était poursuivi pour la seconde fois dans une même affaire de détournement de fonds publics atteignant 16 millions de roubles (267 200 francs). Alexeï Navalny et un partenaire en affaires auraient forcé une entreprise publique nommée KirovLes (bois de Kirov) à vendre du bois à un prix artificiellement bas pour pouvoir revendre cette marchandise au tarif du marché.

«Télégramme du Kremlin»

Le juge Alexeï Vtiourine a entièrement suivi la réquisition du parquet. Selon Alexeï Navalny, qui se déclare innocent, le juge a en fait «suivit un télégramme du Kremlin», puisqu’il considère son procès comme éminemment politique, ce qui est largement admis parmi les observateurs de la politique russe. Ce procès est la copie carbone d’un procès qui s’est déroulé en 2013 et qui a été critiqué par la Cour européenne des droits de l’homme. La cour suprême de Russie a ensuite cassé le jugement du tribunal de Kirov, qui n’a rien trouvé de mieux que de reprendre la procédure judiciaire à zéro.

Selon le politologue Alexandre Morozov, le Kremlin a pu prendre peur en voyant la longue file d’attente des volontaires au QG de campagne d’Alexeï Navalny à Saint-Pétersbourg. La popularité de l’activiste anti-corruption dans les grands centres urbains russes demeure «un caillou dans la botte» du président Poutine.

On se souvient qu’Alexeï Navalny avait obtenu 27% des suffrages en 2013 lors des élections municipales à Moscou. Un score considérable compte tenu du contexte: l’opposant ne peut s’exprimer à la télévision, où il est la cible d’une intense campagne de calomnie. A l’époque, le premier procès KirovLes avait conduit Navalny en prison (pour l’empêcher de se présenter à la mairie), mais face à une manifestation spontanée de dizaines de milliers de ses partisans en plein cœur de Moscou, les autorités avaient finalement reculé et laissé Navalny en liberté.

Résolu à poursuivre sa campagne

Avec une touche sarcastique, le politologue Gleb Pavlovsky note: «Il faut reconnaître que Navalny a été évincé des élections avec plus de douceur que Givi.» Ce dernier, un chef de guerre séparatiste du Donbass, a été assassiné mercredi matin à Donetsk, probablement parce qu’il faisait de l’ombre au chef local soutenu par le Kremlin.

Défiant à la sortie du tribunal hier, Alexeï Navalny, 40 ans, a promis de poursuivre sa campagne présidentielle. «Merci à tous pour votre soutien. Poutine et sa bande de voleurs craignent d’être face à nous lors des élections. Ils ont bien raison: nous allons gagner», a tweeté l’opposant juste après le verdict. «Nous allons poursuivre notre campagne pour une Russie meilleure sans égard pour ce verdict envoyé du Kremlin. Nous ne le reconnaissons pas et l’annulerons.» Sa stratégie consiste à délégitimer un scrutin présidentiel au résultat connu d’avance. La rumeur veut que l’administration présidentielle ait fixé un score de 70% au premier tour en faveur du candidat sortant, avec un taux de participation de 70%.

Les observateurs de la vie politique russe s’accordent à penser que Vladimir Poutine, 64 ans, cherchera à obtenir un quatrième mandat, afin de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2024. Le scénario le plus probable le verra, comme par le passé, affronter des politiciens âgés et n’incarnant pas une alternative crédible. Surnommés ses sparring partners, Vladimir Jirinovsky (nationaliste), Sergueï Mironov (socialiste) et Guennadi Ziouganov (communiste) participent aux scrutins depuis les années 1990. Ils se disputent entre eux sans jamais s’attaquer à Vladimir Poutine. Ils servent à donner une apparence démocratique à un scrutin contrôlé de bout en bout par le Kremlin.

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