Selon l’organisation OVD-Info, spécialisée dans le suivi des manifestations, au moins 5 289 personnes ont été interpellées dans 88 villes russes, dimanche, mais principalement à Moscou (1 712) et Saint-Pétersbourg (1 164). Un chiffre record «dans l’histoire de la Russie moderne», note-t-elle. Selon l’union des journalistes russes, au moins 60 membres de la presse ont été arrêtés.

La violence des interpellations signale une exaspération de plus en plus évidente des autorités envers une contestation réveillée par l’incarcération d’Alexeï Navalny le 17 janvier, dès son retour au pays.

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Le slogan le plus populaire parmi les manifestants était «Poutine, voleur!», un cri habituel parmi les pro-Navalny, mais qui a pris une résonance particulière ce mois-ci. Une enquête embarrassante publiée sur YouTube par le Fonds anti-corruption de Navalny (FBK en russe) accuse en effet Vladimir Poutine de s’être fait construire un palais plus ou moins directement sur les derniers de l’Etat, pour un coût approchant le milliard de dollars. La vidéo a été vue 103 millions de fois. Vladimir Poutine a répondu que ni lui, ni ses proches ne sont propriétaires du palais.

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Menace de prison ferme

Vendredi, soit onze jours après la publication de l’enquête, le milliardaire russe Arkady Rotenberg, un ami de jeunesse de Vladimir Poutine, a affirmé qu’il était «le bénéficiaire» du palais. Il n’a par contre pas expliqué pourquoi ce gigantesque complexe luxueux était en permanence gardé par le service fédéral de protection (FSO), qui n’est supposé protéger que les premiers personnages de l’Etat.

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L’objectif des partisans d’Alexeï Navalny, dimanche, était d’atteindre une mobilisation suffisante pour faire pression sur les autorités alors que le sort du rival de Vladimir Poutine se trouve entre les mains de la justice russe. Jeudi, un tribunal de Moscou a rejeté l’appel d’Alexeï Navalny demandant sa libération. Une autre audience cette semaine pourrait transformer sa peine de trois ans et demi avec sursis en une peine de prison ferme. D’autres poursuites judiciaires sont engagées contre l’opposant et les membres de son Fonds de lutte contre la corruption.

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Pour contrer la mobilisation, les forces de l’ordre ont utilisé les grands moyens, en particulier dans la capitale. La police antiémeute et la garde nationale ont été déployées tout autour du centre-ville de Moscou pour bloquer l’accès à 11 stations de métro à proximité du Kremlin. A Saint-Pétersbourg, la police a interdit l’accès à la célèbre perspective Nevsky, traditionnellement empruntée par les manifestants.

L’objectif était d’empêcher la répétition de la vague de manifestations du samedi 23 janvier à travers 120 villes russes, une mobilisation sans précédent depuis une décennie. Environ 3800 manifestants avaient été interpellés ce jour-là. Beaucoup d’entre eux risquent d’écoper de lourdes peines de prison ou d’amendes pouvant atteindre 3500 francs.

Guerre de l’information

En bloquant les grandes artères et en dispersant immédiatement les groupes de manifestants, les autorités ont empêché l’opposition de montrer à nouveau l’image de foules hostiles à Vladimir Poutine. Dans la guerre de l’information que se livrent l’opposition et le pouvoir russe, c’est une manche perdue pour la première. Mais les images de brutalités policières, d’un policier menaçant la foule avec un revolver (à Saint-Pétersbourg) ou d’autres utilisant leurs tasers pour étourdir les manifestants, ne grandissent pas le pouvoir russe. Cette violence n’est pas diffusée à la télévision publique mais se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux.

Le blocage des artères principales, et dans le cas de Moscou de tout le centre-ville, s’inspire des méthodes utilisées par le régime d’Alexandre Loukachenko en Biélorussie chaque week-end depuis août dernier. Les manifestants sont confinés à la périphérie, jouent au chat et à la souris avec la police et peinent à se regrouper. Les risques croissants encourus par les manifestants et les températures glaciales risquent d’affaiblir la vague de colère soulevée par l’arrestation d’Alexeï Navalny. Sauf si ce dernier est condamné à une longue peine de prison le 2 février prochain.