Les Kurdes ont peur. «Si les Occidentaux sont comme ça vis-à-vis de Saddam Hussein, c'est qu'il a des armes dangereuses», assure Mohsen Ahmad Omar, professeur de littérature à l'université d'Erbil, l'agglomération la plus importante du Kurdistan irakien. Les Kurdes sont probablement les mieux placés en effet pour se méfier des armes spéciales du maître de Bagdad. En 1988, l'opération Al-Anfal («extermination») a culminé avec l'attaque de la localité kurde d'Halabja au gaz de combat, qui a fait 5000 victimes.

Mais la peur principale, c'est aujourd'hui la Turquie qui la motive. Ankara entend en effet positionner sa propre armée dans le Kurdistan irakien, et cet important mouvement de troupes (on parle de 40 000 à 50 000 hommes) est en ce moment l'objet d'une négociation serrée avec Washington qui veut faire passer 60 000 de ses propres soldats par la Turquie. Le parlement turc devrait d'ailleurs se prononcer ce samedi sur ce transit. Un tel déploiement turc serait équivalant à une véritable «trahison», a prévenu vendredi matin Sami Abdulrahman: «Vous allez sacrifier notre peuple pour le bénéfice de vos intérêts», a poursuivi le vice-premier ministre du gouvernement régional du Kurdistan, apostrophant les Américains.

La réunion de l'opposition irakienne qui devait se conclure vendredi tard dans la soirée à Salahuddin, dans le Kurdistan irakien (lire Le Temps du 28 février), a également été l'occasion de fédérer les autres partis d'opposition autour de ce refus de voir l'armée d'Ankara prendre position en Irak. «Nous croyons que la possibilité d'une interférence turque est tout à fait possible», indiquait par exemple Ahmad Al-Bayadi, porte-parole du Conseil de la révolution islamique en Irak, un groupe chiite proche du régime de Téhéran. «Nous avons des hommes en arme en Irak et surtout en Iran, mais pour le moment les Iraniens les empêchent de franchir la frontière», a-t-il également prévenu.

L'opposition irakienne s'est félicitée d'avoir entendu George Bush et son envoyé spécial Zalmay Khalilzad réitérer leurs professions de foi démocratiques pour l'Irak de l'après-Saddam Hussein, même si l'émissaire américain a rappelé que le processus de démocratisation passerait obligatoirement par une administration transitoire chapeautée par l'état-major américain. Les Turcs aimeraient bien y participer, leur objectif demeurant de s'opposer par tous les moyens – y compris la force – au renforcement de l'autonomie du Kurdistan irakien. «Si les Turcs rentrent en Irak, un autre axe dans le conflit se dessinera», souligne le professeur Moshen Ahmad Omar, à l'unisson des ténors politiques de l'opposition. «Nous considérons toute intervention [turque] comme une invasion et une occupation de notre patrie», déclarait pour sa part le collectif des associations professionnelles du Kurdistan irakien dans une lettre adressée aux Américains et à l'ONU.

Le vote qui doit intervenir ce samedi au parlement d'Ankara pourrait donc se révéler particulièrement lourd de conséquences pour l'avenir de toute la région.