Nazar Mohammad a mis sa robe des beaux jours. «Aujourd'hui, c'est un moment spécial pour les Kurdes d'Irak», sourit cette jolie brune en faisant la queue devant l'Institut de formation des professeurs d'Erbil, transformé en bureau de vote. «Je suis venue pour que nos droits, volés par Saddam Hussein, soient respectés dans le futur Irak», dit-elle, en s'amusant à pivoter sur ses hauts talons. Un peu plus loin, des hommes en pantalon bouffant entament une danse folklorique. «Personne ne dit que les Kurdes sont morts. Les Kurdes sont vivants!» fredonnent-ils dans des mouvements d'épaules.

Dès les premières heures du scrutin, la plupart des centres ont été pris d'assaut dans une ambiance de fête. «Entre 7 h et 9 h, nous avons vu défiler la moitié des électeurs inscrits ici», confie Nabil Mohsen Karim, le directeur de l'institut, en charge de superviser le scrutin. D'après l'analyste kurde Khaled Salih, «l'estimation de la participation est de 80% au Kurdistan».

Fouille obligatoire

La sécurité a bien sûr été renforcée pour l'occasion. Aux carrefours, la police est sur ses gardes. Seules les voitures détentrices d'un badge spécial sont autorisées à circuler. Sur les toits des bâtiments officiels, de jeunes soldats montent la garde. Devant les bureaux de vote, la fouille est obligatoire. Car, en dépit du calme apparent, tout peut arriver. Erbil se trouve en effet à seulement 80 km de la ville rebelle de Mossoul, nouveau bastion des insurgés. Et personne n'a oublié ici les attentats sanglants d'il y a un an contre les sièges des deux grands partis kurdes, le PDK et l'UPK, qui coûtèrent la vie à une centaine de personnes.

Ce n'est pas la première fois que les Kurdes participent à un scrutin. Après leur soulèvement populaire contre l'ex-raïs de Bagdad et la déclaration de l'autonomie du Kurdistan, en 1991, ils ont élu leur parlement régional l'année suivante, puis leurs trois conseils provinciaux en 1999. Mais, cette fois-ci, les Kurdes ont été appelés à voter trois fois: pour l'Assemblée nationale, pour le Conseil provincial et pour le parlement kurde, qui compte 111 sièges.

Hamad Amin, un peshmerga de 68 ans, est un peu confus face à la diversité des documents qu'on lui remet. Mais il comprend rapidement que le choix n'est pas si large que cela, les deux grands partis kurdes ayant décidé de s'allier sur une liste commune, aux côtés d'autres petites mouvances comme les communistes, les Assyriens ou le Parti islamique. Mais ça n'a pas l'air de le déranger. «Je vote donc kurde pour l'Assemblée nationale. Et pour l'élection locale, je donne mon bulletin au PDK – qui contrôle la zone d'Erbil –, car il s'est toujours battu pour nous», dit-il.

Des choix que la plupart des autres électeurs ont également faits. «Nous avons été torturés, nos villages ont été rasés, nos frères attaqués au gaz chimique. Mais, malheureusement, il y a encore beaucoup de gens qui ne savent pas qu'il existe des Kurdes en Irak. Alors, on vote en masse pour que le monde entier entende notre cri», explique-t-il.

Dans cette élection sans véritable suspense, les Kurdes devraient rafler entre 70 et 90 des 275 sièges de l'Assemblée nationale irakienne. De quoi leur permettre de défendre bec et ongles leurs revendications: le fédéralisme et le droit de regard sur la ville pétrolière multiethnique de Kirkouk. Mais également une certaine idée de la laïcité, face à la victoire possible des partis chiites religieux. Avec en ligne de mire, aussi, ce vieux rêve d'un Kurdistan indépendant.

«La liberté d'être Kurde»

Un sujet plus que jamais au goût du jour, à en croire les petites tentes qui ont poussé à la sortie des bureaux de vote. Flanquées du drapeau kurde – vert, blanc, rouge, marqué d'un soleil jaune –, elles ont été, hier, le lieu d'un référendum officieux – mais ouvertement toléré par les officiels d'Erbil – pour l'indépendance du Kurdistan. Sur un petit carton, il suffisait de choisir entre deux options: «Que le Kurdistan fasse partie de l'Irak» ou «Que le Kurdistan soit indépendant». Comme la plupart de ses concitoyens, Nazar Mohammad n'a pas hésité une seconde. «Ma fille de 10 ans ne parle pas l'arabe, elle n'a jamais mis les pieds dans le reste de l'Irak. C'est pour sa liberté d'être Kurde à part entière que j'ai voté», dit-elle.