Moyen-Orient

Au Kurdistan d’Irak, le référendum de tous les dangers

Les Kurdes d’Irak semblent résolus à voter lundi en vue d’obtenir l’indépendance. Mais les puissances régionales grondent et menacent

Le président de la région kurde d’Irak, Massoud Barzani, aime bien cette comparaison. Il l’avait utilisée devant le président américain George Bush en 2006: «Si Washington avait fait au Texas ce que Bagdad a fait aux Kurdes, le Texas ne ferait pas partie des Etats-Unis.» Cette même formule, Massoud Barzani l’a répétée vendredi, devant une foule énorme de dizaines de milliers de personnes, prêtes à l’acclamer dans le principal stade de football d’Erbil. Avant d’ajouter, à l’intention de ceux qui en doutaient encore: «Je ne reviendrai pas sur le référendum. Je ne peux pas décevoir mon peuple.»

Une quête de plus d’un siècle

Sauf ultime coup de théâtre, de plus en plus improbable mais pas encore impossible, les dés sont donc jetés. Lundi, la population de la région autonome kurde d’Irak – mais aussi de «zones disputées» entre Erbil et Bagdad, à l’instar de la grande ville de Kirkouk – devrait être appelée à se prononcer sur son adhésion à l’idée d’un futur Etat indépendant. Un référendum qui correspond à une quête d’un siècle pour les Kurdes et dont le résultat positif ne fait pas le moindre doute. Mais une consultation qui prend aussi des allures de formidable coup de pied dans la fourmilière. Dans le rôle de la fourmilière: une région aujourd’hui à feu et à sang, traversée par de multiples guerres, et déchirée par les appétits irréconciliables de toutes les puissances régionales.

Les dirigeants kurdes irakiens n’en font pas mystère. Il s’agit pour eux de récolter les fruits du combat mené contre l’organisation Etat islamique (EI), dans lequel les peshmergas (combattants) ont joué l’un des premiers rôles. Des Etats-Unis aux pays européens, de Bagdad à l’Iran, tout le monde semblait à leurs côtés, du moment que les Kurdes portaient le fer contre les djihadistes. Mauvais calcul? A l’approche de ce référendum, au contraire, chacun s’est mis à promettre le pire aux autorités d’Erbil si elles s’entêtaient à poursuivre sur ce chemin: Bagdad, bien sûr, mais aussi les Etats-Unis, la France, les Nations unies, la Turquie ou l’Iran ont tous multiplié les pressions sous diverses formes. Il n’y a guère qu’Israël, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis qui, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le bonheur des Kurdes, semblent s’enthousiasmer devant leur coup de force.

La pression des extrémistes chiites

De passage à Genève cette semaine, Halland Hurmiz Georges, secrétaire du Conseil provincial d’Erbil et membre de la commission référendaire, bombait pourtant le torse: «Nous ne souhaitons pas le conflit, mais nous sommes prêts, assénait-il. Nous avons mené trois ans de guerre contre Daech [l’acronyme arabe de l’EI]. Nous n’avons besoin de personne pour nous défendre.»

Peut-être. Il n’en reste pas moins que l’horizon s’est particulièrement assombri du côté d’Erbil. A Bagdad, le premier ministre, Haïder al-Abadi, a multiplié les mises en garde, en haussant singulièrement le ton. Lui-même en butte à de fortes pressions de la part des secteurs extrémistes chiites, qui ont le vent en poupe du fait de la guerre, le premier ministre peut difficilement se montrer accommodant. Il faudra aller chercher du soutien ailleurs. Or c’est là que le bât blesse: «Si le référendum provoque une escalade avec Bagdad, les politiciens kurdes devront se tourner vers la Turquie et l’Iran, et leur dépendance vis-à-vis de ces Etats ne fera que croître», écrit Maria Fantappie, spécialiste de l’Irak au sein de l’organisation International Crisis Group.

Blindés turcs amassés à la frontière

Jusqu’ici, malgré de profondes méfiances, ce sont bien ces deux Etats qui ont permis au Kurdistan irakien de se maintenir à flot, voire de flamber économiquement à certaines époques. La Turquie est l’un des principaux investisseurs au Kurdistan irakien, et c’est par ce pays que transite l’essentiel du pétrole provenant de cette région. C’est sans doute sur cette étroite relation économique que comptait Massoud Barzani pour amadouer Ankara. Mal lui en a pris.

La Turquie a brandi le… Traité de Lausanne de 1923, qui lui donne le droit de manifester sa mauvaise humeur en cas de «changement quelconque dans l’état actuel des territoires». C’est fait: la Turquie a d’ores et déjà amassé des blindés à la frontière, tant il semble inconcevable, pour le président turc, Recep Tayyip Erdogan, de voir progresser l’idée d’un Etat kurde en Irak, qui redoublerait à son tour l’ardeur des Kurdes de Turquie et de Syrie.

Des risques de guerre civile

Le calcul n’est pas très différent en Iran, au point que, malgré leurs divergences, Ankara, Téhéran et Bagdad ont décidé de faire front commun pour s’opposer au référendum de lundi. Premier résultat? Le frère ennemi du PDK de Massoud Barzani, l’UPK du clan des Talabani, semblait, vendredi, prêt à faire marche arrière et à appeler à l’annulation du référendum. Un coup de tonnerre spectaculaire. Et menaçant: PDK et UPK ont déjà, par le passé, connu une guerre meurtrière, évidemment exploitée à l’envi par les puissances régionales.

Depuis des lustres, Massoud Barzani a donné à tout le Kurdistan irakien les contours d’un pouvoir despotique. Alors que son mandat présidentiel devait en théorie s’achever en 2013, il a placé des membres de sa famille à tous les postes clés et, devant les protestations de l’opposition, a fait fermer le parlement local depuis un an. En réalité, nombreux sont ceux qui expliquent la tenue de ce référendum comme un moyen pour lui de tenter de faire taire les critiques. «Un Etat kurde indépendant restera un simple rêve pour longtemps encore, résume Dana Nawzar Jaf, chercheur à la Durham University. Le canular monté par Barzani non seulement ne va pas accélérer la venue de ce rêve, mais pourrait le tuer pour de bon.»

Publicité