Il faut monter à la citadelle pour s'en apercevoir… Il faut faire le tour des belles murailles de pierre et de brique qui surplombent l'agglomération, scruter à perte de vue la verte plaine qui s'étend en contrebas, jusqu'au Tigre et au-delà jusqu'à Bagdad… A l'évidence, Erbil est indéfendable contre les chars de Saddam et en cas d'attaque les habitants n'auront qu'un seul choix: la fuite.

Même si une offensive sur la première ville du Kurdistan irakien reste fort peu probable, on se prépare à accueillir des réfugiés par centaines de milliers dans la région autonome: ceux qui viendront d'Erbil (1,2 million d'habitants), ceux qui fuiront les combats plus au sud, et tous les autres. Et pour certains, l'enjeu n'est pas sans arrière-pensées tactiques…

«Nous avons pris des mesures pour accueillir 500 000 personnes», explique Ahmed Barzan, directeur du centre de crise fondé en décembre dernier par le Gouvernement régional du Kurdistan. «Les réfugiés viendront du sud et de l'ouest, de Kirkuk, de Mossoul, des zones attaquées par les Américains», assure-t-il. Si l'offensive annoncée devait effectivement se dérouler, les centres pétroliers de Mossoul et surtout de Kirkuk devraient logiquement faire partie des objectifs prioritaires.

Mais le risque principal demeure Erbil, en zone autonome. «Le danger ici, c'est l'absence de montagnes», assène Ahmed Barzan. Traditionnellement, les Kurdes ont toujours cherché la protection des pics acérés de la chaîne des Zagros, 100 km à l'est d'Erbil. Pour eux, la perspective de voir les chars de Saddam arriver en force n'est pas que pure hypothèse… A la fin de la guerre du Golfe, une révolte kurde avait été impitoyablement réprimée par les forces irakiennes. «Quand il a fallu évacuer la ville en 1991, j'ai vu quelqu'un tirer une balle dans la tête de son voisin pour lui passer devant. Si une semblable panique recommence, nous devons être prêts, mobiliser

les peshmergas [combattants kurdes, ndlr] et évacuer dans l'ordre», avertit Ahmed Barzan.

La panique: telle semble être la mère de toutes les craintes pour les autorités kurdes comme pour les ONG. «On ne peut pas exclure une réaction irrationnelle de la part de Bagdad. Lorsqu'en 1988 son armée a gazé la ville d'Halabja [5000 victimes, ndlr], c'était par pure vengeance, les habitants étant accusés d'avoir ouvert leur ville aux Iraniens», rappelle le docteur Giorgio Francia, consultant en traumatologie de guerre pour le compte de l'ONG suédoise Qandil. Pour les Kurdes, les armes de destruction massive n'ont rien de théorique et la moindre rumeur peut provoquer l'exode. «La semaine dernière, une simple annonce de prévention contre les gaz, faite à la télévision de Süleymanie [l'autre grand centre urbain du Kurdistan, ndlr], a provoqué la fuite de plusieurs milliers de personnes dans la montagne», raconte Ahmed Barzan.

Mais, des réfugiés il en existe déjà dans le Kurdistan, près de 500 000 selon les autorités locales. Il s'agit essentiellement des Kurdes évacués par Bagdad durant les dix dernières années de la zone pétrolière de Kirkuk, que Saddam entend «arabiser». «Ces personnes doivent absolument être autorisées à rentrer chez elles», martèle Sami Abdulrahman, vice-premier ministre du gouvernement régional kurde. Pour les institutions locales, Kirkuk a toujours été la plus grande ville du Kurdistan et il est naturel qu'elle en devienne la capitale une fois le régime de Saddam déposé. «Ce serait un casus belli», répondent en substance les Turcs!

Pour Ankara, l'éventualité d'une mainmise kurde sur le pétrole de Kirkuk signifierait la possibilité d'un Kurdistan indépendant et surtout économiquement viable, ce dont Ankara ne veut pas entendre parler… C'est d'ailleurs la raison principale pour laquelle la Turquie entend faire passer son armée dans le Kurdistan d'Irak à la faveur de l'opération américaine. Quant à la raison officielle, elle est une fois de plus associée au problème des réfugiés. Les Turcs ont annoncé vouloir construire dans le nord irakien une dizaine de camps pour accueillir d'éventuels réfugiés et éviter qu'ils ne débordent au-delà de la frontière turque comme en 1991. A l'époque, Ankara avait accueilli 700 000 personnes, mais pour Ahmet Barzan du Gouvernement régional kurde, «les camps turcs ne seront jamais que des camps de l'armée turque».