Affolé, le docteur Shakhawan Kheilani ne peut pas passer trop de temps au téléphone. Depuis une semaine, l'Emirati Hospital d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien (KRG), qu’il dirige, et qui traite les malades du Covid-19, est complet. «Nous n’accepterons aucun nouveau patient tant que nous ne pourrons pas en libérer.» Ce chirurgien n’a plus qu’une équipe médicale d’une dizaine de personnes, qui se partage entre les deux tours, matin et soir, pour soigner 90 patients, dont certains graves.

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Progression exponentielle

Depuis la fin du ramadan il y a un mois, l’épidémie de Covid-19 a progressé de façon exponentielle en Irak et dans la région autonome kurde. Les cas se comptaient jusque-là par dizaines seulement, grâce à des mesures de confinement entreprises mi-mars. Maintenant, l’Irak enregistre plus de 2000 nouveaux cas par jour, dont environ 200 au Kurdistan irakien. La région autonome compte actuellement plus de 4700 cas de Covid-19, au moins 130 morts et 1500 guérisons.

Nous n’avons jamais vu une crise pareille. Ni pendant le référendum en 2017, ni pendant les années de lutte contre Daech!

Sevar Dleir, directeur général d’une société de services pour le pétrole

Dans le gouvernorat d’Erbil comme dans le reste du Kurdistan irakien, les lits d’hôpitaux se remplissent vite, mais ce n’est pas ce qui inquiète le plus. «Le vrai problème, ce sont les ressources humaines», se plaint le chef du Directorat de la santé de la province d’Erbil, Dlovan Jalal. «Nous manquons d’infirmiers et de personnel médical et, en plus, nous craignons constamment que ceux que nous avons ne fassent grève, comme c’est déjà le cas à Souleimaniye.» Le système sanitaire kurde est sous pression car il ne peut pas se payer de personnel. Dans la province de Souleimaniye, frontalière de l’Iran et foyer du virus, les personnels sanitaires sont désormais en grève depuis presque deux semaines pour dénoncer le non-versement de leur salaire depuis près de deux mois.

Le système «pétrole contre financements» bloqué

L’économie kurde frôle la faillite. Le ralentissement dû à la pandémie a coïncidé avec l’effondrement des cours du pétrole en février. L’or noir, qui constitue 90% du budget de l’Irak et du Kurdistan irakien, est objet de disputes entre Erbil et Bagdad depuis des années. Les querelles ont repris de plus belle depuis la chute des cours. Selon la loi fédérale de 2009 sur le budget, l’Irak doit verser 12,7% de son budget au Kurdistan irakien, en échange de 250 000 barils de pétrole par jour. Mais Erbil ne les a jamais envoyés et Bagdad a fini par arrêter ses paiements en avril. Il y a encore peu, le Kurdistan irakien avait toujours pu s’appuyer sur les revenus de la vente du pétrole à l’étranger. Cette fois-ci, avec la valeur du brut divisée par deux et les coupes de production décidées par l’OPEP, l’argent manque cruellement. Notamment pour payer les salaires du secteur public, qui représente la grosse majorité des emplois dans la région.

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Bagdad a accepté d’effectuer un paiement unique de 336 millions de dollars (299 millions d’euros) dans l’attente de trouver un accord. Le gouvernement kurde a déclaré avoir utilisé sur cette somme presque 140 millions pour payer ses dettes. Le reste devrait être utilisé pour les salaires. Soit trois fois rien, si l’on considère que l’allocation mensuelle de 384 millions de dollars qui arrivait de Bagdad représentait environ la moitié des salaires du secteur public du Kurdistan irakien.

Diversification de l’économie

Début juin, le gouvernement a tenté de réimposer un couvre-feu total pour faire obstacle à la montée du nombre de cas. En moins de quarante-huit heures, la vague de protestations a été intense à travers les quatre provinces, contraignant les autorités à faire marche arrière. «Les gens n’en pouvaient plus après deux mois de lockdown, ils n’ont plus d’argent et ont besoin de travailler», admet le Dr Kheilani.

Acculé par l’ampleur de la crise, le KRG a annoncé une diversification de l’économie dans l’agriculture, l’industrie et le tourisme. Mais nombre d’experts estiment que c’est la mauvaise solution au mauvais moment: «On ne peut pas diversifier quand le prix du pétrole est aussi bas: il faut de l’argent pour investir dans les différents secteurs, et le Kurdistan irakien n’en a pas», explique Mohammed Husein, du Centre indépendant de recherche ICPAR (Iraqi Center for Policy Analysis and Research). Selon ce dernier, la seule solution consisterait en la mise en œuvre de réformes structurelles contre la corruption endémique, les dépenses immotivées de l’administration, qui compte au moins 250 000 «employés fantômes», selon le vice-premier ministre, Qubad Talabani.

Entre-temps, travailleurs et employeurs désespèrent. Sevar Dleir, directeur général d’une société de services pour le pétrole, n’aurait jamais cru devoir un jour réduire les salaires ou licencier du personnel. Et pourtant, en mai, il a remercié 15 de ses 80 employés: «Nous n’avons jamais vu une crise pareille. Ni pendant le référendum [pour l’autonomie du KRG] en 2017, ni pendant les années de lutte contre Daech!»