Plantée comme un poteau au milieu de la foule, Montaha Khalef attend. Désespérément. Cela fait plus de cinq mois qu'elle attend la libération de son mari, tous les jours, devant la prison d'Abu Ghraib (à l'ouest de Bagdad), son petit dernier coincé sous l'épaule, et le pique-nique au chaud dans un sac qu'elle tient en bandoulière. «Des soldats de la coalition sont venus arrêter mon mari à la maison le 1er août au petit matin. Ils l'ont accusé d'avoir volé de l'argent grommelle-t-elle. Depuis, je n'ai pu lui rendre visite qu'une seule fois. Je suis désormais seule pour élever nos quatre enfants.» La décision du proconsul américain Paul Bremer de faire libérer cette semaine quelque 500 prisonniers lui redonne pourtant un peu d'espoir. «Peut-être que mon mari en fait partie», ose-t-elle espérer, comme des milliers d'autres épouses qui s'entassent depuis jeudi devant les barbelés qui protègent les grands murs de la prison.

Abu Ghraib, geôle tant redoutée sous Saddam Hussein, héberge aujourd'hui plus de 9000 personnes arrêtées au cours de ces derniers mois, «pour des raisons de sécurité», par la coalition. Et chaque personne libérée l'est sous condition: un garant, par exemple un chef tribal ou religieux, doit assumer la responsabilité de la bonne conduite de l'ancien détenu. Annoncée en grande pompe, cette première libération de l'après-Saddam Hussein rejoint un objectif bien précis. Elle vise à apaiser les tensions, provoquées par les plaintes croissantes des familles, et les nombreuses critiques des organisations humanitaires sur les conditions de détention des prisonniers. Elle fait également suite aux révélations concernant trois soldats américains, reconnus coupables par leurs supérieurs de mauvais traitements sur des prisonniers irakiens.

Un peu plus loin, Mohammad Saadoun, un habitant de Falloujah, au cœur du «triangle sunnite», raconte qu'il est venu prendre des nouvelles de son frère, arrêté il y a plus d'un mois. «Nous avons été réveillés en pleine nuit. Les soldats ont fouillé la maison de fond en comble. Mon frère a été surpris en possession d'un petit pistolet. Alors ils l'ont arrêté.» Il poursuit: «En débarquant en Irak, les Américains nous ont promis de nous libérer de l'injustice. Mais personne ne respecte la population irakienne.»

Provoquer l'effet inverse?

L'opération menée fièrement par Paul Bremer pourrait provoquer l'effet inverse de celui escompté. Selon Joost Hiltermann, le directeur régional de l'International Crisis Group (ICG), cette libération promise ne mettra, en aucun cas, un terme aux attaques anti-américaines. «Les membres de la guérilla ont leur propre agenda. Ces gens-là ne vont pas baisser les armes sous prétexte de la libération de prisonniers, dont certains n'ont peut-être aucune relation avec la résistance. Cette libération vise avant tout à réduire le nombre de mécontents. Si elle est bien menée, elle pourra peut-être permettre d'amenuiser le soutien public à la résistance. Mais rien de plus.»