Le Valaisan Bruno Pellaud, ancien directeur général adjoint de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) dans les années 90, s'étonne de la clémence dont bénéficie le régime du général Musharraf de la part de la communauté internationale, et singulièrement des Etats-Unis. Pour lui, il est impensable qu'Abdul Qadeer Khan, le «père» du programme nucléaire national, soit le seul responsable des actes de prolifération qui ébranlent aujourd'hui le pays. Interview.

Le Temps: Croyez-vous à la version officielle des autorités pakistanaises, quand elles affirment que Abdul Qadeer Khan a agi seul?

Bruno Pellaud: C'est d'une absurdité tellement énorme qu'il est étonnant qu'elle ait été présentée à la face du monde. Il ne fait aucun doute qu'il a bénéficié depuis longtemps du consentement du président et de la hiérarchie militaire, qui était impliquée dans tout ce qui concerne le nucléaire. Son pardon n'a d'autre but que de protéger l'institution militaire et le pouvoir politique. En acceptant cette affabulation d'un «allié», le président Bush affaiblit sa crédibilité sur le dossier de la lutte contre le terrorisme.

– Entre l'AIEA et les services de renseignement occidentaux, qui savait quoi, et depuis quand, des agissements du Pakistan en matière de prolifération?

– L'AIEA n'était vraiment pas dans le coup du fait que les clients du Pakistan, la Corée du Nord, l'Iran, la Libye, étaient très coriaces: le programme nord-coréen était tout à fait clandestin et l'agence avait été marginalisée dans le cadre de l'accord bilatéral entre la Corée du Nord et les Etats-Unis de 1994. Elle n'a donc rien vu. En Iran non plus. Elle avait de sérieux indices, mais elle n'a pas pu mettre la main avant 2003 sur les centrifugeuses qui lui ont ensuite permis de mettre à jour la filière pakistanaise. Certains soupçons en ce qui concerne la Libye, mais Kadhafi était un fanfaron. Bluffait-il? Là encore, le rôle du Pakistan est longtemps demeuré indétectable.

– Comment les choses se sont-elles accélérées?

– Il a fallu attendre les progrès considérables sur le dossier nucléaire iranien au début de l'été 2003, quand Téhéran a dû reconnaître qu'il avait acheté des centrifugeuses au Pakistan. Puis la CIA a dévoilé pour la première fois, durant l'été, des informations sur les activités d'enrichissement de l'uranium en Corée du Nord et sur les voyages de Khan dans ce pays. Enfin, le cas libyen est venu compléter le tableau: un bateau a été arraisonné avec des éléments de centrifugeuses à destination de Tripoli, et, dans la foulée, Kadhafi a annoncé cet automne que son pays renonçait à son programme d'armes de destruction massive. C'est seulement alors que le rôle de proliférateur du Pakistan est apparu au grand jour. Il faut mettre au crédit de Mohammad El-Baradei, le directeur général de l'AIEA, d'avoir été persévérant dès que la piste pakistanaise est apparue en Iran. Il a immédiatement demandé à Islamabad des explications, sans tenir compte de considérations politiques.

– Et pour en revenir aux services de renseignement occidentaux, que savaient-ils?

– Vu la quantité de documents et d'informations que Khan a volés en Europe depuis le milieu des années 70, il serait étonnant qu'ils n'aient rien su. Le problème, c'est que le Pakistan s'est longtemps équipé pour ses propres besoins, avant de se transformer en vendeur de technologie nucléaire. Or ce développement, me semble-t-il, est passé relativement inaperçu. Et quand les soupçons sont apparus à la fin des années 90, encore a-t-il fallu identifier les pays qui en ont bénéficié.

– Quelle est la part d'ignorance dans ces découvertes tardives, et qu'est-ce qui relève de considérations politiques?

– Ignorance de la communauté internationale, oui, et de bonne foi. Mais je n'y inclurais pas les Etats-Unis, étant donné leurs moyens d'espionnage colossaux et le fait que le Pakistan, pays ami, leur est relativement ouvert. L'absence complète de condamnation du Pakistan dans le discours de George Bush, mercredi soir, est révélatrice de l'hypocrisie américaine dans ce dossier. Je ne serais donc pas étonné qu'il y ait eu volonté, de la part de Washington, de masquer les méfaits pakistanais dans le passé.

– Le discours de Bush vous a-t-il néanmoins paru constructif?

– Par certains aspects, oui. Il recèle des propositions très concrètes qui sont très valables, comme renforcer la Proliferation Security Initiative (PSI), qui consiste à intercepter les trafics maritimes de matériels nucléaires. Ou quand il demande que le Conseil de sécurité de l'ONU adopte une résolution qui criminalise la prolifération: il est en effet nécessaire que le P5 et le Conseil adoptent une attitude claire sur cette question, après n'avoir encore rien fait quand la Corée du nord s'est retirée du TNP(ndlr: traité de non-prolifération). Mais au-delà de ce beau discours sur les dangers de la prolifération et la nécessité de mieux contrôler le monde entier, l'administration américaine ne dénonce aucunement le Pakistan, responsable de tous les débordements de ces dernières années. Cela revient à occulter le problème. L'Union européenne se prononce beaucoup plus clairement, dans le bon sens.

– La communauté internationale vous semble-t-elle prête à réagir?

– Je suis indigné par l'absence de réaction face à un Etat non membre d'une convention internationale, le TNP, qui soudoie en quelque sorte des membres de cette convention (ndlr: l'Iran et la Corée du Nord, qui en sont signataires). C'est insulter la communauté internationale, d'autant plus que le Pakistan est membre de l'AIEA. Au moins, en 1998, quand l'Inde et le Pakistan ont procédé à des essais nucléaires, ils ont fait l'objet d'une condamnation internationale.