Bien sûr, il y a le climat. La première fois que Barbara et Dave Wagner sont venus au bord du lac Chapala, au centre du Mexique, les deux Californiens ont été séduits par la température modérée, avoisinant les 20 degrés toute l'année, et l'air pur tel qu'on peut le respirer à 1560 mètres d'altitude. Pour prendre la décision d'y couler ses vieux jours, Dave, 80 ans passés, une longue carrière d'ingénieur chez General Dynamics derrière lui, a également regardé ses finances. «La Californie est devenue hors de prix. Pour ma maison à Palm Springs, je devais payer chaque année 5000 dollars d'impôts locaux… Ici, c'est cinquante fois moins», se félicite-t-il en faisant visiter la villa de style méditerranéen, achetée 85 000 dollars il y a dix ans. «Avec 300 dollars par semaine, poursuit-il, je peux payer mes charges, ma nourriture, et m'offrir en plus une femme de ménage et un jardinier.»

Les Wagner, arrivés au Mexique en 1990, ne sont pas les premiers à avoir fait ce calcul. Le lac Chapala, au début du siècle, était déjà la villégiature d'artistes et de nababs occidentaux. Les riches Mexicains de Guadalajara, la deuxième ville du pays, située à seulement soixante kilomètres, leur ont emboîté le pas. Rien de comparable, cependant, avec la marée de retraités nord-américains qui a commencé à submerger le lac dans les années 70.

D'après le Département d'Etat américain, qui a entrepris un recensement de ses ressortissants à l'étranger, Chapala est devenue la communauté de retraités américains installés à l'étranger la plus importante au monde, soit 6000 résidents, plus 4000 Canadiens, sans compter les «migrateurs» qui y passent l'hiver et remontent vers le nord au printemps, de plus en plus nombreux.

Un Mexique de carte postale

Ajijic, village de pêcheurs où Barbara et Dave ont élu domicile, a des airs de Saint-Paul-de-Vence sur la Côte d'Azur. Les rues pavées sont cernées d'agences immobilières et de boutiques d'artisanat. Des restaurants chic, dont un incongru sushi bar, ont poussé à côté des épiceries locales. Un Mexique de carte postale où les paraboles satellites s'ouvrent sur des centaines de chaînes de télévision et où Internet à haut débit permet de rester en permanence en contact avec les proches restés au pays. «Quand je suis venu d'Arizona il y a quinze ans, il fallait des mois, voire des années, pour avoir le téléphone. Aujourd'hui, on vit ici comme chez nous… On trouve même un Wal Mart (Ndlr: leader de la grande distribution aux Etats-Unis) à Guadalajara!», constate Charlie Smith, président de la Société du lac Chapala.

Cette vénérable institution, épicentre de la communauté expatriée depuis un demi-siècle, organise régulièrement des séminaires destinés à répondre aux angoisses matérielles des candidats à l'expatriation. Le budget? «Avec 1500 dollars par mois, un couple peut satisfaire tous ses besoins de base. Aux Etats-Unis, il vous faudrait le double», répond Charlie. La santé? «Pour 500 dollars par an, la sécurité sociale mexicaine vous ouvre les portes d'excellents hôpitaux, où exercent des médecins formés aux Etats-Unis, mais beaucoup plus chaleureux que chez nous. Le lac Chapala, c'est un peu les Etats-Unis d'il y a quarante ou cinquante ans, ajoute-il. On fait ses courses au marché, tout le monde se salue… Les gens ont le sens de la famille.» Un particularisme latino qui a décidé certains retraités à faire profiter leurs vieux parents du voyage. Ils les placent ensuite dans l'une des nombreuses pensions médicalisées – et privées – qui ont fleuri autour du lac.

Barbara maudit les pavés glissants de la ville

La médaille a cependant son revers. Les charmes du pays de Zapata, où l'on doit s'accommoder de la musique à haut volume et des ordures jetées n'importe où, peuvent aussi épuiser ces migrateurs venus d'un autre monde. Barbara, la Californienne, maudit ainsi les pavés glissants de leur ville pas toujours bien entretenue d'Ajijic, responsables d'innombrables fractures de la hanche. Les clichés qui courent sur ce pays où le «gringo» (l'Américain du Nord) risque à tout moment se faire détrousser par des «bandidos» mal rasés, peuvent enfin décourager les indécis. Encore que… Aujourd'hui, ces caricatures font plutôt sourire les Américains de Chapala, surtout depuis le 11 septembre et le déferlement du sentiment d'insécurité dans leur pays d'origine: «J'ai dû prendre l'avion quelques jours après les attentats, et je vous assure que ce n'est qu'une fois arrivé au Mexique que je me suis senti rassurée, raconte Suzy, une New-Yorkaise qui suit les cours de yoga de la «Society». «Ici, au moins, nous ne sommes pas des cibles.»

Désormais, des jeunes de 55-60 ans arrivent

Les Wagner partagent ce sentiment. Et pour cause: leur villa est située dans un des nombreux «quartiers fermés» qui entourent Ajijic, une communauté sans enfants, gardée jour et nuit, d'un calme olympien. Ségrégation? Un gros mot que réfute Ricardo Gonzalez, le maire du village. «Chaque famille compte au moins une personne qui travaille pour les expatriés, constate-t-il. Ils animent la vie culturelle, ils financent des écoles et s'investissent de plus en plus dans la vie locale.» Ultime satisfaction pour l'élu: l'arrivée au bord du lac des premiers baby boomers, pré-retraités partis des Etats-Unis à l'occasion d'un licenciement ou d'une démission. «Des jeunes de 55-60 ans, plus riches, plus éduqués, qui ont pris une retraite anticipée et veulent oublier le stress des grandes villes.» La nouvelle vague à déferler sur les rivages du lac Chapala.