Climat

Le lac Tchad, cette plaie climatique africaine

Réunis mardi par François Hollande, les pays de cette région sahélienne ont rappelé que le groupe terroriste Boko Haram se nourrit de l’insécurité climatique

Son ombre pesait sur les discussions du sommet africain pour le climat réuni mardi matin par François Hollande, dans le cadre de la COP21. Pour tous les experts de la région du lac Tchad, impossible en effet de dissocier la menace du groupe islamiste extrémiste Boko Haram de la dégradation des conditions climatiques dans ce bassin hydrographique de 47 millions d’habitants, partagé par quatre pays: le Niger, le Nigeria, le Cameroun et le Tchad.

Spécialiste des attaques suicides et des rapts de jeunes filles, Boko Haram prospère sur la désertification et la raréfaction des ressources halieutiques – en raison de la pollution et des hydrocarbures – qui jettent des milliers de jeunes hommes dans ses filets terroristes, contre rémunération et, souvent, promesse d’une fiancée captive: «L’insécurité climatique est très concrète dans cette zone. Plus la situation se dégrade, plus Boko Haram étend son emprise», nous confirmait, au récent Forum de la sécurité de Dakar, le général sénégalais Lamine Cissé, conseiller du Centre pour la démocratisation des forces armées (DCAF) de Genève.

Pour la France, hôte de la COP21, le cas du lac Tchad est particulièrement stratégique. C’est dans cette zone que la jonction s’opère déjà entre les groupes islamistes armés de la bande sahélienne (Touareg maliens, groupes terroristes algériens…), Boko Haram et leurs pourvoyeurs d’armes libyens, qui continuent d’écouler les stocks du régime Kadhafi. Le danger climatique, ici, rime donc avec conflit et risques accrus pour les militaires français déployés au sein de la force Barkhane (environ 3000 hommes), au Mali en appui des Casques bleus de l’ONU (un millier d’hommes, dont des forces spéciales) et en Centrafrique (force Sangaris, un millier d’hommes).

Le problème est que l’impact de l’insécurité se fait sentir à court terme sur les populations et les gouvernements, alors que les mesures pour remédier à la désertification, ou freiner la baisse des eaux du lac Tchad, en passe de devenir une mer d’Aral africaine, sont toutes à long terme. Les 2 milliards d’euros d’aide annoncés hier à Paris par la Banque mondiale, et la promesse de mobiliser un milliard d’euros par an après 2020 pour les énergies renouvelables dans la région n’ont donc pas convaincu.

«Après chaque conférence, les actions concrètes promises s’évanouissent, confie au Temps, à la sortie du pavillon Afrique de la COP21, un ministre tchadien. Malgré des relances périodiques, le projet historique d’une liaison entre le fleuve Oubangui [affluent du Congo] et le lac Tchad reste lettre morte.»

«Grande muraille verte»

Autre réalité: le plan d’action adopté en 2007, qui prévoyait la construction de trois barrages structurants sur le fleuve Niger n’a accouché pour l’heure que d’un chantier. «Le paradoxe est que l’insécurité engendrée par Boko Haram est le meilleur moyen d’attirer les financements pour protéger le lac Tchad, juge Rinaldo Depagne, analyste à Crisis Group.

L’avenir d’un autre projet vert africain a aussi été évoqué hier à la COP21. Il s’agit de la «grande muraille verte» pour le Sahara et le Sahel, portée par l’Union africaine et 11 pays, afin de stopper l’expansion désertique par des projets de gestion durable des ressources naturelles et l’utilisation de nouvelles techniques, comme le stockage organique de carbone dans les sols et la biomasse. Cette bande de végétation – en fait des poches, semblables à des oasis, les plus rapprochées possible – relierait dans le futur le Sénégal à l’Ethiopie, bloquant l’avancée des sables par un entretien des terres cultivables et par la revitalisation des sols grâce à des projets d’agro-pastoralisme et d’agro-foresterie.

Problème: les retombées industrielles et économiques offertes pour les pays développés sont nettement moins avantageuses ici que pour le programme d’électrification à grande échelle du continent noir défendu par la Fondation Energie pour l’Afrique de l’ancien ministre français de l’Environnement, Jean-Louis Borloo. «Il est moins facile de trouver des fonds pour le reboisement, comme nous l’avons fait au Sénégal, que pour rénover nos infrastructures énergétiques», regrettait hier à Paris le président sénégalais Macky Sall.

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