Dans le monde, 1,5 milliard de personnes font leurs besoins dans la nature. Le manque d’accès à l’assainissementa des conséquences majeures en termes de santé publique. Les investissements dans ce domaine sont négligés. Un fonds, basé à Genève,tente d’y remédier

Méconnu, le Conseil de concertation pour l’approvisionnement en eau et l’assainissement (WSSCC) soutient des projets dans près de 20 pays en Afrique subsaharienne et en Asie. Rencontre avec son secrétaire général, l’Américain Christopher W. Williams.

Le Temps: Pourquoi avoir lancé en 2007 un fonds spécialement dédié à l’assainissement?

Christopher W. Williams: Parce que ce domaine essentiel est négligé. Il s’agit de l’objectif du millénaire pour lequel nous sommes le plus loin du compte. D’ici à 2015, le but était de réduire de moitié la population mondiale sans accès à l’assainissement de base. Je ne parle pas de toilettes avec de l’eau courante, comme nous l’entendons, mais de simples latrines, un trou avec un couvercle pour éloigner les mouches et une structure protégeant l’intimité. Cela signifie que 2,5 milliards de personnes ne bénéficient pas de tels lieux, dont 1,5 milliard qui font leurs besoins en pleine nature, surtout en Afrique subsaharienne et en Asie.

– Quel est l’impact en termes de santé publique?

– Chaque année, presque 800 000 enfants de moins de 5 ans meurent à cause de diarrhées. Or, neuf fois sur dix, cette maladie parfaitement évitable est due à un manque d’accès à l’eau potable et à l’assainissement. Il faut ajouter toutes celles et ceux qui tombent malades, sans en mourir, et qui manquent l’école ou le travail. Il est capital d’avoir un endroit où se laver les mains, mais l’assainissement bénéficie de dix fois moins d’investissements que l’eau potable.

– Il est plus attractif de construire des puits que de creuser des latrines?

– L’assainissement a été longtemps considéré comme une question de tuyaux, au même titre que l’eau potable. C’était le domaine des ingénieurs. En réalité, c’est surtout une question de comportement. Vous pouvez construire autant de toilettes que vous voulez, mais, si personne ne les utilise, ni ne les entretient, cela ne servira à rien. Notre approche est radicalement différente. Nous donnons le coup d’envoi et, si le test est concluant, les autorités et les communautés s’investissent à leur tour. Pour chaque dollar que nous investissons, la communauté en dépense quatre pour construire ses propres latrines. En édifier une ne coûte pas plus qu’un téléphone portable. Même dans le coin le plus reculé, chacun a un appareil mais continue de déféquer dans la nature. L’an dernier, nous avons investi 105 millions de dollars dans 15 pays. Depuis la création du fonds, 4,2 millions de gens ont ainsi bénéficié de toilettes et 7 millions de personnes vivent désormais dans un environnement plus propre et plus sûr.

– Quelles sont vos sources de financement?

– Notre secrétariat, ici à Genève, est hébergé par le bureau des Nations unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS). Nous sommes notamment soutenus par la coopération suisse. Nous ne sommes que 50 employés basés à Genève, et, plutôt que d’avoir des bureaux régionaux, nous nous appuyons sur des ambassadeurs dans chacun des pays où nous travaillons. Le but est de garder une petite structure pour consacrer le maximum d’argent aux projets.

– Comment convaincre les gens de changer de comportement sur des questions aussi intimes?

– Par l’engagement communautaire. Dans chaque village, il faut faire émerger un ou deux animateurs. Ce sont eux qui persuadent leurs voisins. Mon métier n’est pas de discuter avec les chefs d’Etat pour les convaincre mais de s’assurer que les messages passent sur le terrain et que le mouvement démarre. Pour chacun de nos projets, nous ouvrons un appel d’offres. Des ONG mais aussi les gouvernements concernés peuvent les mettre en œuvre. Mais, je le répète, il appartiendra ensuite aux communautés concernées de prendre le relais. Cela crée aussi un nouveau marché. Progressivement, les gens montent sur ce que nous appelons l’échelle des toilettes: d’abord un trou à même le sol, puis de la pierre, comme en Ethiopie où une telle installation en coût pas plus de cinq dollars, et ensuite de la faïence. En ne restant pas indispensables, nous pouvons aller convertir d’autres pays.

– Le fonds ne soutient des projets qu’en Afrique et en Asie. N’y a-t-il pas des problèmes d’assainissement sur d’autres continents, comme en Amérique latine?

– C’est vrai. Mais, rien qu’en Inde, 60% de la population défèque dans la nature, soit 600 millions de personnes. Le gouvernement a l’ambition de régler ce problème d’ici à 2019. Longtemps, il a cru aux investissements massifs sans concertation avec les communautés locales. C’était un échec et il faut maintenant rattraper le retard. D’autres pays sont sur une meilleure voie. A Madagascar, près de 20 000 villages, sur les 100 000 que compte le pays, ont éliminé le problème et se sont dotés de latrines. Ces prochaines années, nous voudrions ouvrir un projet en Haïti, alors que l’île est toujours confrontée au choléra, une autre maladie transmise par l’eau. Mais l’éradication de cette maladie pose d’autres défis, notamment dans la capitale, Port-au-Prince.

– Les villes comptent de plus en plus d’habitants, pourtant vous vous concentrez sur les campagnes.

– C’est un choix délibéré. Nous ne pouvons pas tout faire. Pour régler le problème dans un bidonville, il faut construire un système d’assainissement et pas seulement des latrines. Cela requiert des investissements bien plus grands que notre fond, doté de 150 millions de dollars, ne le permettrait. Dans certains bidonvilles, comme à Kibeira, à Nairobi, l’un des plus grands d’Afrique, il faut aussi régler les questions foncières. Les propriétaires n’habitent pas le bidonville. De même, nous ne voulons pas être actifs dans des pays en guerre. Nous ne sommes pas une organisation humanitaire et, si nous devions le faire, il faudrait que nous soyons deux fois plus nombreux.

– Les objectifs du développement durables, qui doivent prendre le relais de ceux du millénaire, prévoient un accès universel aux toilettes d’ici à 2030. Est-ce réaliste?

– En milieu rural, oui. Dans les villes, cela sera beaucoup plus difficile.

«Construire des latrines n’est pas plus cher qu’un téléphone portable»

Bataille pour l’accès

aux toilettes