L’opposition syrienne affichait dimanche une appréciation contrastée de l’accord de Genève conclu la veille par le Groupe d’action sur la Syrie*. Le texte, qui prévoit le lancement d’un processus de transition politique dirigé par les Syriens, contient «quelques éléments positifs», estime Bassma Kodmani. Selon la porte-parole du Conseil national syrien (CNS), qui fédère les principaux mouvements de l’opposition, le document sous-entend le départ de Bachar el-Assad, même s’il est «trop vague». En désaccord avec elle et beaucoup plus sévère, l’ancien chef de file du CNS Buhran Ghalioun, aujourd’hui membre du bureau exécutif de l’organisation, n’a pas hésité à qualifier la déclaration de Genève de «pire prise de position internationale jamais annoncée lors de discussions sur la Syrie», sur les ondes de la télévision Al Arabiya.

De leur côté, les Comités locaux de coordination (LCC) ont eux aussi exprimé leur déception: «La communauté internationale a une fois de plus échoué à adopter une position commune pour faire cesser les crimes du régime d’Assad à l’encontre du peuple syrien en révolution», ont-ils déclaré.

L’Iran, allié de Damas, qui n’a pas été invité à prendre part à la conférence en raison du refus des pays occidentaux, a lui aussi estimé que la réunion n’avait «pas été un succès». En cause, «l’absence de la Syrie» et la sienne de la table des négociations, et le fait qu’elle a été marquée par de «fortes tensions entre la Russie et les Etats-Unis».

Fruit d’un difficile compromis arraché au terme de longues heures de négociations samedi au Palais des Nations de Genève, le texte de l’accord se révèle faible. Alors que le document initialement proposé par Kofi Annan, le médiateur de l’ONU, faisait directement allusion au départ de Bachar el-Assad en prévoyant l’instauration d’un gouvernement de transition dont seraient exclus ceux qui pourraient «nuire à la crédibilité de la transition et mettre en danger la stabilité et la réconciliation», le texte adopté hier a été expurgé de cette phrase. «Sur l’instance» de Moscou, pour qui une telle phrase était «inacceptable», a précisé samedi Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères.

Outre l’arrêt des violences et le respect du plan Annan de sortie de crise totalement bafoué pour l’heure, l’accord final prévoit la mise en place d’un processus de transition dirigé par les Syriens eux-mêmes, impliquant la création d’un gouvernement d’union nationale «qui pourrait inclure des membres du présent gouvernement, et de l’opposition, et d’autres groupes, et sera formé sur la base du consentement mutuel». Kofi Annan a fait savoir qu’il attendait désormais des différentes parties qu’elles désignent chacune un interlocuteur pour lancer le processus. Par la suite, celui-ci doit déboucher sur une révision constitutionnelle et des élections libres, mais aucun calendrier, ni aucune mesure d’action concrète ne sont prévus.

Le retrait de l’allusion à Bachar el-Assad dans le texte final n’est pas la seule concession que les Occidentaux et les pays arables ont faite samedi à la Russie et à la Chine, fidèles soutiens au régime de Damas. Alors que le plan de sortie de crise réclamait en premier lieu la cessation des mouvements de troupes, de l’usage d’armes lourdes, et le retrait des villes de la part des forces gouvernementales, la déclaration de Genève exige que toutes les parties s’engagent à cesser la violence armée «sans attendre les actions des autres». A la grande satisfaction de la Russie, a souligné Sergueï Lavrov.

Autre point sensible du texte, assimilé à une capitulation par certains observateurs: celui-ci prévoit que des comptes devront être rendus pour les actes commis durant le conflit, mais il précise aussi que, dans le cadre d’un processus de justice transitionnelle, des pas vers «le pardon» devront être effectués, éveillant la crainte que l’on puisse, dans une certaine mesure, cautionner l’impunité.

Les concessions des pays occidentaux, qui n’étaient guère attendues tant les fronts paraissaient figés au début de la conférence, ont permis de répondre aux exhortations de Kofi Annan. Le médiateur n’a eu de cesse, au cours des derniers jours et durant la conférence, de répéter que l’unité de la communauté internationale était l’élément crucial qui permettrait d’exercer une pression efficace sur les belligérants pour faire cesser les violences.

Reste que l’image d’unité qu’ont voulu donner les membres du Groupe d’action en se quittant sur un accord n’a pas résisté longtemps aux propos tenus par les ministres à la sortie de la réunion: alors que la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, et Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, affirmaient que le document impliquait le départ de Bachar el-Assad, qui n’obtiendrait jamais «le consentement mutuel des parties syriennes pour rester», Sergueï Lavrov, leur homologue russe, contestait cette interprétation, assurant qu’une telle issue «ne découl[ait] absolument pas du plan» adopté.

L’espoir de Kofi Annan de voir les décisions annoncées samedi se concrétiser en Syrie paraît ténu, alors qu’il ne dispose d’aucun autre levier que la pression exercée par les «Etats influents» du Groupe d’action sur les forces gouvernementales et l’opposition syriennes. Reconnaissant la difficulté de la tâche, le médiateur espère cependant «des progrès visibles dans un an». Hillary Clinton a pour sa part annoncé qu’elle porterait le texte devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour lui donner du lest.

En attendant la prochaine réunion du Groupe d’action, qui n’a pas encore été agendée, la situation du pays sera au cœur des discussions des Amis de la Syrie, vendredi prochain à Paris.

* Les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne), la Turquie, l’Irak, le Qatar, le Koweït, le secrétaire général de l’ONU, celui de la Ligue arabe, et la haut-commissaire aux Affaires étrangères de l’UE.

L’image d’unité qu’ont voulu donner les membres du Groupe d’action n’a pas résisté longtemps