Analyse

L’accord sur le nucléaire iranien est aux soins intensifs

Téhéran a annoncé mercredi qu’il suspendait l’application de deux clauses de l’accord nucléaire au moment où Washington, pressé par Tel-Aviv, exerce une pression maximale sur la République islamique

Donald Trump a imposé mercredi de nouvelles sanctions contre «les secteurs iraniens du fer, de l'acier, de l'aluminium et du cuivre» pour renforcer la pression sur le régime de Téhéran, et a menacé de prendre de nouvelles mesures si l'Iran ne «change pas radicalement d'attitude». Selon lui, les nouvelles mesures punitives ciblent les «principales sources de revenus d'exportation du régime après le pétrole», qui était lui déjà dans le viseur du Trésor américain. Soit 10% de ses exportations, a-t-il précisé. «Autoriser l'acier et d'autres métaux iraniens dans vos ports ne sera plus toléré», a-t-il ajouté à l'intention des autres pays. Donald Trump a toutefois réaffirmé son espoir de «rencontrer un jour les dirigeants de l'Iran pour négocier un accord et, fait important, prendre des mesures pour donner à l'Iran l'avenir qu'il mérite».

La nouvelle va à coup sûr exacerber le bras de fer entre les Etats-Unis et l’Iran. Mercredi, la République islamique a annoncé qu’elle allait suspendre pendant soixante jours l’application de deux clauses du Plan d’action global commun (PAGC), dit accord de Vienne, sur le nucléaire iranien conclu en 2015 par Téhéran, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne. Un an jour pour jour après l’annonce par Donald Trump du retrait américain de l’accord, le président Hassan Rohani a déclaré qu’à partir de mercredi son pays allait cesser de limiter ses réserves d’eau lourde et d’uranium enrichi.

Envoi de porte-avions

Cette annonce s’inscrit dans un contexte très tendu. Depuis quelques mois, l’administration américaine et ses faucons anti-Iran John Bolton et Mike Pompeo, respectivement conseiller à la sécurité nationale et secrétaire d’Etat, ne cessent de faire monter la pression sur Téhéran, laissant craindre une intervention militaire. En novembre dernier, les Etats-Unis ont imposé de sévères sanctions pétrolières contre l’Iran et ont annulé, début mai, des dérogations accordées à certains pays autorisés jusqu’ici à importer du pétrole iranien.

Les Gardiens de la révolution, dont le poids dans le régime iranien est considérable, ont été placés sur la liste des organisations terroristes. Vendredi dernier, le Département d’Etat a annoncé de nouvelles restrictions au programme nucléaire civil iranien, suscitant l’ire des Européens. La Maison-Blanche a enfin décidé d’envoyer le porte-avions Lincoln et des bombardiers B-52 dans le golfe Persique.

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Politique de diabolisation

Dramatisant les enjeux, le secrétaire d’Etat Pompeo est allé jusqu’à annuler à la dernière minute mardi, pour se rendre en Irak, une rencontre prévue de longue date avec la chancelière allemande Angela Merkel. Selon des renseignements apparemment remis par le Mossad à Washington, Téhéran préparait des attaques contre les intérêts américains au large du Yémen et en Irak via des alliés. Dans ce dossier, l’administration Trump est complètement alignée sur la politique de diabolisation prônée par le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

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Que faut-il en conclure? L’accord nucléaire, résultat de douze années de très difficiles négociations, est en danger de mort. Très affaibli dans son pays pour ne pas avoir pu tenir la promesse d’une embellie de l’économie grâce au PAGC, Hassan Rohani s’est senti obligé de faire monter les enchères. Mais les experts le soulignent. Pratiquement, il y a peu de chances que l’Iran puisse mettre rapidement ces menaces à exécution. Le président iranien le souligne d’ailleurs: «La voie que nous avons choisie n’est pas celle de la guerre, mais de la diplomatie.»

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L’économie iranienne étant étranglée par les sanctions américaines, Téhéran cherche une bouée de secours chez les Européens en leur adressant un ultimatum. Ces derniers doivent cependant admettre leur échec. Ils ne sont pas parvenus à contourner l’effet extraterritorial des sanctions américaines. Le mécanisme de troc imaginé par l’Union européenne n’a pas donné lieu à la moindre transaction.

Un rôle de séditieux dans la région

Aujourd’hui, certains Etats européens menacent Téhéran de sanctions. Un comble si l’on songe que le paria dans l’histoire, c’est l’Amérique de Donald Trump qui s’est dérobée à ses obligations par rapport à un accord renforcé par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Un comble aussi si l’on se réfère aux rapports réguliers de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui a confirmé à moult reprises que l’Iran se conformait totalement aux dispositions du PAGC.

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L’accord que Barack Obama avait qualifié «d’historique» et que Donald Trump qualifia de «pire accord de l’histoire» demeure un succès diplomatique sans précédent. Il règle le problème nucléaire iranien jusqu’en 2030. Il a permis de mettre en place un régime extrêmement robuste de vérification par le biais de l’AIEA. Contrairement à ce qu’avance Donald Trump, il n’avait toutefois pas pour vocation de régler le rôle séditieux de l’Iran dans la région. C’était un accord nucléaire. Téhéran continue de soutenir massivement le Hezbollah et de jouer son jeu de puissance régionale en Irak, au Liban et en Syrie. Il n’hésite pas à exécuter des mineurs ou à tester des missiles balistiques.

L’effondrement de l’accord pourrait mener à la guerre et avoir des conséquences dévastatrices pour un Moyen-Orient aux abois et pour l’économie mondiale.

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