C'est un président Estrada épuisé, le visage défait, vêtu d'un simple blazer, qui s'est adressé aux Philippins vendredi à la télévision au terme d'une journée ponctuée de rebondissements dramatiques. Mais le contenu de son message n'est pas celui attendu par les 500 000 manifestants assemblés à la mi-journée au «sanctuaire Edsa», site symbolique du départ de la révolte anti-Marcos au milieu des années 1980. Lâché en quelques heures par l'armée, la police et son gouvernement, Estrada n'a plus beaucoup d'options. Et pourtant, comme les «battants» qu'il incarnait naguère à l'écran, l'ancienne vedette de cinéma s'obstine, s'accroche à son fauteuil. Estrada n'annonce pas sa démission, mais une élection présidentielle anticipée en mai, scrutin pour lequel il ne se présentera pas. «J'ai encore le soutien d'un nombre significatif de Philippins. Le processus de cicatrisation ne peut pas être mené par un leader sans mandat électoral», déclare le président, terré depuis deux jours à Malacanang, le palais présidentiel.

Au pied de la vierge de bronze du «sanctuaire Edsa», l'offre est immédiatement accueillie par des huées. «Estrada, s'il te plaît, fais tes bagages, sinon les Philippins vont venir te chercher à Malacanang», lance un manifestant furieux. Comme celui du dictateur Ferdinand Marcos il y a quinze ans, le destin d'Estrada a été scellé en début d'après-midi, quand le général Angelo Reyes, chef des forces armées, Orlando Mercado, ministre de la Défense, et l'ex-président Fidel Ramos se sont étreints sous une pluie de confettis sur la scène du «sanctuaire Edsa». Quelques minutes après, Angelo Reyes déclare que «les 130 000 hommes des forces armées retirent leur soutien». Le reste est noyé dans les ovations. L'officier embrasse la vice-présidente, Gloria Macapagal Arroyo, qui, selon la Constitution, prendrait la tête du pays en cas de démission de Joseph Estrada. Fidel Ramos mâchonne un cigare en applaudissant. L'effet de dominos ne se fait guère attendre: les ministres d'Estrada démissionnent les uns après les autres.

Accumulation des scandales

La fin politique de celui qui avait été triomphalement élu président en juin 1998 n'est sans doute plus qu'une question de jours. Joseph Estrada paie le prix de son audace: issu de la bourgeoisie, il avait nargué les «grandes familles» qui dominent la vie politique de l'archipel depuis des décennies. Dès son enfance, ce fils d'ingénieur s'est dissocié par son comportement de ses camarades de l'élite bien pensante. Expulsé à 16 ans de l'école des jésuites pour s'être battu, il se découvre rapidement une passion pour le cinéma. Grâce à son charisme naturel et son physique avantageux, il devient rapidement une vedette des films de série. Il excelle dans les rôles de justicier défendeur de la veuve et de l'orphelin.

C'est grâce à cette aura, mais aussi du fait de ses bonnes relations avec le clan du dictateur Ferdinand Marcos qu'Estrada entre en politique. Il devient maire, puis vice-président et enfin président. Le cardinal Jaime Sin, chef de la puissante hiérarchie catholique, fait la grimace: Estrada n'est guère un modèle pour la jeunesse. Marié, il exhibe ses nombreuses maîtresses et ses sept enfants illégitimes. Des caméras le surprennent dans une salle de baccara en train de «taper le carton» avec ses camarades.

Les penchants d'Estrada ne tardent pas à refaire surface. Le président aime à retrouver quelques amis dans les heures tardives pour boire et jouer au mah-jong. Le gouvernement officiel se trouve marginalisé par ce «cabinet de minuit» qui prend les décisions cruciales pour l'avenir du pays autour d'un verre de whisky. Estrada protège aussi ses compagnons de beuverie lors de plusieurs scandales financiers et boursiers. L'accumulation des scandales lui est fatale. Mais malgré son isolement, Estrada continue à se battre jusqu'à la dernière minute. «C'est une question de fierté. C'est un macho. Il ne veut pas perdre la face. Comme dans ses films», explique un analyste.