«Nevinny!» Marian Kocner est «non coupable». Le verdict prononcé jeudi par la présidente du tribunal spécial de Pezinok a abasourdi une Slovaquie qui voyait dans ce procès la chance de surmonter le traumatisme causé en février 2018 par le meurtre du journaliste d’investigation Jan Kuciak et de sa compagne Martina Kusnirova, âgés de 27 ans. Le procureur a rapidement annoncé que cette décision allait faire l’objet d’un appel devant la Cour suprême slovaque.

Les parents du reporter ont quitté la salle avant la fin de l’énoncé du verdict, tout comme l’ancien rédacteur en chef de Jan Kuciak, qui travaillait pour le site Aktuality.sk, appartenant à l’entreprise Ringier Axel Springer, propriétaire du Temps. Le père, Jozef Kuciak, a déclaré aux journalistes être d’abord «resté paralysé» en entendant que les preuves manquaient pour pouvoir condamner le sulfureux Kocner, commanditaire présumé du meurtre, considéré comme le parrain d’un réseau politico-juridico-mafieux, ainsi qu’une intermédiaire présumée, Alena Zsuzsova, elle aussi jugée non coupable.

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Une décision «terrible»

«Pour les familles des victimes, la décision du tribunal est terrible et impossible à considérer comme juste», explique Arpad Soltesz, qui préside le centre d’investigation journalistique auquel il a donné le nom de son ancien ami et collègue assassiné (https://icjk.sk/). L’homme se dit lui-même convaincu de la culpabilité de Marian Kocner, sans toutefois remettre en cause le travail de la justice dans ce dossier.

«La justice ne doit pas être un lynchage. Même si on sait comment cela s’est passé, les preuves ont manqué aux juges», concède Arpad Soltesz, qui rappelle que la messagerie de Marian Kocner, notamment via l’application suisse Threema, foisonnait de renseignements accablants sur ses activités mais n’a pu être considérée comme preuve recevable par la justice slovaque.

Un complice du meurtre condamné à 25 ans de prison

Un homme, Tomas Szabo, a cependant été condamné jeudi à 25 ans de prison pour complicité de meurtre dans cette affaire. Sur les cinq inculpés, il est le troisième envoyé derrière les barreaux, après un intermédiaire, Zoltan Andrusko, et le tueur à gages Miroslav Marcek, condamnés respectivement à 15 et à 23 ans de réclusion après avoir plaidé coupable.

«Il semble que pour l’instant les responsables évidents du meurtre veuillent échapper aux griffes de la justice… Espérons que la justice les rattrapera», a réagi dès jeudi midi le premier ministre slovaque, Igor Matovic, sur son compte Facebook.

«Choquée»

La présidente slovaque, Zuzana Caputova, élue après la vague d’émotion et les grandes manifestations suscitées par l’assassinat à bout portant des deux jeunes, est allée se recueillir sur la plaque posée en hommage au couple dans le centre de Bratislava. «Le verdict m’a choquée […], je le respecte mais j’attends que la recherche de la justice ne prenne pas fin de la sorte et se poursuive devant la Cour suprême», a indiqué la cheffe de l’Etat dans un communiqué qui se termine par cette phrase: «Les familles de Jan et de Martina, en même temps que nous tous, méritent de savoir et de voir les responsabilités établies de ceux qui ont commandé et facilité le meurtre de leur enfant.»

«Le verdict concernant Marian Kocner est une bonne raison d’avoir une dépression», affirme quant à elle l’éditorialiste du quotidien Sme Zuzana Kepplerova, désabusée par le double acquittement de jeudi malgré les efforts déployés par les enquêteurs pour retracer le fil des événements et la toile tissée autour de lui par Marian Kocner.

«Je ne suis pas un saint, mais pas un meurtrier non plus»

En plus de ses messageries, l’enquête avait permis de mettre en évidence les rapports de force ou de connivence qu’entretenait ce petit homme d’affaires richissime jusqu’au plus haut sommet de l’Etat slovaque. «Quelqu’un s’est efforcé cyniquement de fonder un Etat dans l’Etat afin de le diriger pour ses propres intérêts et ceux de ses proches», avait déclaré la nouvelle présidente slovaque peu après sa prise de fonction sans citer le nom de Kocner, devenu le Voldemort de ce pays d’Europe centrale de 5,4 millions d’habitants, membre de l’UE depuis 2004.

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Les révélations de l’enquête ont entraîné la chute brutale du pugnace premier ministre Robert Fico, aux commandes pendant environ une décennie à Bratislava, un dirigeant dont l’entourage est soupçonné d’avoir facilité les affaires de Marian Kocner. Ce dernier, gêné par les informations publiées par Jan Kuciak, avait clairement menacé le journaliste par téléphone quelques mois avant sa mort sans que cela donne lieu à des poursuites.

En juillet dernier, Marian Kocner avait clamé son innocence devant les juges: «Je ne suis pas un saint, mais je ne suis pas un meurtrier non plus. Je ne suis certainement pas un imbécile qui ne comprendrait pas à quoi aboutirait le meurtre d’un journaliste», avait-il déclaré à la cour. «Je suis désolé de ce qui est arrivé à votre fils, croyez-moi, mais je n’ai rien à voir avec ça», avait-il également affirmé en s’adressant à Jozef Kuciak.

«Même Al Capone est tombé pour fraude fiscale»

Marian Kocner a quand même été condamné jeudi, mais seulement pour possession illégale de munitions, ce qui lui coûtera 5000 euros d’amende. Il ne sera pas libre pour autant, car le businessman a récemment été condamné à une peine de 19 ans de prison pour une fraude portant sur 69 millions d’euros. «Comme le dit la rengaine, en fin de compte, même Al Capone est tombé pour des affaires fiscales… Marian Kocner encourt d’autres peines dans d’autres dossiers similaires», rappelle Arpad Soltesz, dont la plateforme de journalistes d’investigation travaille actuellement en coopération avec des reporters du monde entier.

Tous les regards sont désormais tournés vers la Cour suprême. «Mais quel que soit le jugement qu’elle rendra, nous continuerons nos efforts dans le même esprit que Jan», conclut le directeur du Centre Jan Kuciak pour le journalisme d’investigation.