Ils savent qu’ils ont peut-être tout perdu. QG du Parti socialiste français, rue de Solferino à Paris. Dans une salle de réunion tapissée du symbole de la rose au poing, une poignée de permanents débattent ce lundi de l’intervention, la veille, du premier secrétaire Jean-Christophe Cambadélis. Assommé par son élimination dès le premier tour dans le nord de la capitale (8,6% des voix face aux 37% du ministre du Numérique, Mounir Mahjoubi), où il était élu depuis 1988, il a tiré la prise: «Nous faisons face, a-t-il dit, au recul sans précédent de la gauche et du PS.»

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Un verdict imposé par le score électoral désastreux de sa formation: 10% des suffrages exprimés et seulement 6,5% des inscrits si l’on ajoute les divers gauche et les écologistes. Le fantôme squelettique de la majorité qui gouverna la France entre 2012 et 2017. «Ce n’est pas une défaite, c’est une hécatombe, reconnaît Alain, vétéran du département de l’information. Nous sommes un parti en voie de disparition…»

Nous sommes foutus car, en plus d’être décimés, nous restons divisés

On risque une tête dans la brasserie voisine. Au Solferino, tous les caciques du Parti socialiste ont leurs habitudes. Lorsqu’il dirigeait le parti entre 1997 et 2008, l’ancien président de la République François Hollande garait son scooter à côté. C’est là qu’en 1993, l’ancien premier ministre Pierre Bérégovoy s’était attardé le soir du scrutin législatif, effondré par l’échec alors jugé historique de la formation qui, à la fin du second mandat de François Mitterrand, n’avait obtenu que 57 élus. 1993-2017: dimanche prochain, selon les projections, le nombre de députés PS ou apparentés devrait être inférieur à 30. En comptant ceux qui, comme l’ex-chef du gouvernement Manuel Valls et les ex-ministres Stéphane Le Foll ou Marisol Touraine, se sont qualifiés pour le second tour au nom de la «majorité présidentielle» grâce à l’absence de candidats d’En marche! face à eux: «Nous sommes foutus car, en plus d’être décimés, nous restons divisés», poursuit notre interlocuteur.

Le «fossoyeur» et le «traître»

Cette division, deux hommes la symbolisent sur les ruines de ce parti pivot de la politique française depuis que François Mitterrand en prit le contrôle au congrès d’Epinay, en 1971. Le premier est Benoît Hamon, ministre frondeur démissionnaire en août 2014, vainqueur de la primaire de janvier 2016, puis candidat sèchement battu au premier tour de la présidentielle (6,35% des voix).

Consultez notre dossier dédié aux élections françaises.

Pour avoir raté de peu sa qualification au second tour à Trappes (Yvelines), l’ancien mentor des jeunesses socialistes est désormais perçu par beaucoup comme le «fossoyeur» en chef du quinquennat Hollande, et son intention de briguer quand même la tête du parti lors du congrès prévu en fin d’année promet une rude bataille. Le second est Manuel Valls, alias «le traître» pour de nombreux cadres du parti. En annonçant son ralliement à Emmanuel Macron, ce qui lui a permis de sauver sa tête à Evry (Essonne), l’ancien chef du gouvernement a, pour beaucoup, définitivement rompu les amarres. D’autant que l’option sociale-libérale qu’il préconisait est maintenant incarnée par le locataire de l’Elysée…

Nous payons tout au prix fort: l’impopularité du quinquennat Hollande, le chômage que nous ne sommes pas parvenus à faire baisser, l’impression d’être un parti d’apparatchiks vieillots

Matthias Fekl, ministre de l’Intérieur

Le pire est toutefois cette impression d’un parti générationnel décapité. Benoît Hamon, durant sa campagne axée sur les thèmes de l’avenir du travail, du revenu universel et de l’écologie, avait renoué avec un public jeune. Mais au sein du parti, tous les leviers ou presque restaient aux mains de caciques élus depuis des lustres, souvent issus de la «génération 68» accusée d’avoir tout verrouillé. Or tous ceux-là sont balayés. Parmi les humiliés du premier tour? Des personnalités de la Mitterrandie, tels les anciens ministres Elisabeth Guigou ou Jean Glavany.

Retrouvez notre suivi de la soirée du premier tour.

Des ténors de l’ère Jospin comme Daniel Vaillant ou Gérard Bapt (élu depuis 1978). Des proches de Dominique Strauss-Kahn comme Christophe Borgel. Même le fief mitterrandien de la Nièvre voit La République en marche! déferler, et le Front national s’installer. Idem pour le Nord-Pas-de-Calais, où les 18 sièges de députés détenus par le PS sont tous perdus. Tandis que le vote des «bobos» parisiens s’est évaporé, entraînant la chute des candidates vertes parisiennes – et ex-ministres – Cécile Duflot et Emmanuelle Cosse. Le PS et ses alliés ont été exécutés en rase campagne.

Vers une baisse drastique des financements publics

Comment sortir d’une pareille catastrophe? L’éphémère ministre de l’Intérieur Matthias Fekl, un Franco-Allemand élu en juin 2012 dans le Lot-et-Garonne et éliminé hier, prédisait avant les législatives un «big bang» au PS. Il semblait ne plus y croire dimanche: «Nous payons tout au prix fort: l’impopularité du quinquennat Hollande, le chômage que nous ne sommes pas parvenus à faire baisser, l’impression d’être un parti d’apparatchiks vieillots face aux nouveaux venus d’En marche!», explique-t-il. L’acte de décès du Parti socialiste français, dont le nom pourrait être modifié, paraît signé.

Le parti, confronté à une prochaine baisse drastique de ses financements publics, devra sans doute se séparer de nombreuses permanences, et mettre ses fédérations au régime sec. Les seules à y croire encore semblent être la maire de Paris Anne Hidalgo et l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira. Elles ont créé un mouvement humaniste baptisé «Dès demain». François Hollande, lui, a jusque-là préféré se murer dans le silence.


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