Reportage

L’adieu à Rama IX fige la Thaïlande dans le deuil

La spectaculaire crémation du monarque décédé l’an dernier a donné lieu, jeudi, à un moment unique de chagrin et de dévotion populaire. Sur fond de rituels bouddhiques et d’un éloge de la monarchie savamment orchestré

Impossible de ne pas être ému. Devant nous, une marée de Thaïlandais vêtus de noir, la plupart arborant des portraits du défunt roi Rama IX. Des grands-parents, de jeunes enfants, des familles entières, des personnes en situation de handicap aidés par les innombrables volontaires reconnaissables à leurs casquette bleue et foulard jaune.

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Sept heures du matin, jeudi, au pied des quatre ailes de béton du monument de la Démocratie qui voisine le Palais royal et son esplanade, sur laquelle l’autel funéraire a été construit. Bangkok, mégapole asiatique célèbre pour ses embouteillages, son dynamisme économique et ses nuits agitées, est une capitale à l’arrêt. Depuis plusieurs jours déjà, des dizaines de milliers de Bangkokois avaient migré vers les lieux de la crémation royale, organisée selon les rites bouddhiques, un an après le décès du souverain, le 13 octobre 2016. Dès l’aube, plusieurs centaines de milliers les ont rejoints.

Le pont Pinklao, qui surplombe la rivière Chao Praya, n’est plus qu’une foule compacte, habillée en noir. Tandis que dans les autres quartiers de Bangkok et dans toutes les provinces, des milliers de personnes se pressent devant les 85 répliques du fameux autel, tout en or et en boiseries précieuses, censé représenter le mythique Mont-Mérou.

Un nouveau chapitre

Plus qu’un deuil, une page historique sans précédent se tourne. Proclamé roi en 1946 après la mort de son frère aîné Ananda, Bhumibol Adulyadej a régné soixante-dix ans sur l’ex royaume de Siam qui, en ces jours de crémation, renoue avec ses racines divines et mystiques.

Impossible pour ce peuple venu en masse saluer la mémoire de ce roi travailleur éduqué à Lausanne entre 1933 et 1951 (il revint en Suisse poursuivre ses études après être devenu monarque) d’apercevoir, loin derrière les barrières gardées par la police, l’impressionnant cortège de soldats en grande tenue, de moines en robe safran, de prêtres brahmanes vêtus de blanc, au pied de l’autel dressé vers le ciel. Seuls quelques milliers de spectateurs, après avoir couché sur place plusieurs nuits, ont pu demeurer à proximité de l’enceinte réservée aux dignitaires thaïlandais et étrangers, dont l’ancien président de la Confédération Joseph Deiss.

Des sourires et une douleur nationale

Tous les autres se pressent devant les écrans géants, ou les téléviseurs des rares cafés ou échoppes restés ouverts. Le fameux quartier routard de Khao San est étrangement vidé de ses habituels touristes. Seuls quelques-uns, égarés, se mêlent à la foule qui, comme toujours en Thaïlande, conjugue le deuil avec un air de kermesse.

Nourriture et boissons sont distribuées gratuitement en abondance. Des familles se sont installées à même le bitume, seulement protégées de la chaleur et de la mousson par une natte et un parapluie. Bus, motos-taxis, véhicules de la police et de l’armée ont été réquisitionnés. D’un côté: la rigidité de rituels exhumés d’un passé lointain et le coût faramineux des cérémonies: près de 100 millions d’euros pour l'autel funéraire principal et ses copies, destinés à être remisés après la crémation. De l’autre: la douleur et le sourire d’un peuple qui ne connut jamais que ce roi-là, et vit dans un pays de nouveau dirigé par l’armée depuis 2014, où la moindre critique de la monarchie est passible de poursuites judiciaires pour lèse-majesté.

«Nous devions au roi cette crémation grandiose»

Qu’en penser? A l’aube ce jeudi, alors que la cérémonie officielle n’avait pas encore débuté, Sulak Sivaraksa est sorti de chez lui, dans le quartier de Silom. Agé de 84 ans, cet universitaire plusieurs fois récompensé par des prix internationaux et infatigable militant des droits de l’homme a voulu rendre au monarque défunt un hommage singulier.

L’homme marche tranquillement, une tunique traditionnelle en soie gris foncé sur les épaules. Il porte le deuil. Mais il ne s’est pas rendu dans le quartier royal. Il connaît le poids du système: le 7 décembre prochain, un tribunal militaire doit décider, ou non, de le poursuivre pour lèse-majesté pour s’être publiquement interrogé sur la véracité d’un combat mené à dos d’éléphant par le roi Naresuan, qui régna au début du XVIIe siècle.

A l’inverse, Thanan, un employé d’assurance du quartier de Bang Na, rencontré près du Palais royal sur une chaise roulante, défend le faste de la crémation: «Nous devions au roi ces funérailles grandioses, celles de tout un peuple.» Dialogue de sourds, sur fond de propagande monarchique omniprésente depuis un an. Déluge d’effigies du roi décédé, parfois ponctué par celles de son fils Rama X, sujet de nombreuses rumeurs. Quasi-obligation, pour les employés, de s’habiller en noir ou en blanc dans les bureaux. Le deuil royal doit prendre fin ce week-end, après le dépôt des cendres de Rama IX dans deux temples choisis par ses soins. Et après?

Et maintenant?

De loin, les coups de canon tirés par l’artillerie pour rendre hommage à celui qui fut le chef d’une armée sans cesse tentée par le pouvoir – plus de 20 coups d’Etat depuis l’après-guerre – résonnent dans une capitale étrangement silencieuse. Au pied de l’autel funéraire, face au Palais royal resplendissant sous le soleil, puis superbement illuminé dans la nuit, les troupes d’élite en grand uniforme regardent monter le cercueil vers son ultime destination.

Pendant un an, celui-ci a été exposé, visité par des millions de Thaïlandais. Mais sous le couvert du deuil, un autre règne a commencé. Etonnant peuple qui affiche sa douleur sans rien montrer de ses inquiétudes, tout en les avouant à demi-mot et à voix basse. Piyaporn, 46 ans, est une ancienne journaliste d’un quotidien pro-démocratie, malmené par la junte. Elle est venue avec un groupe d’amies, toutes bardées de portraits du roi défunt et de son épouse, la reine Sirikit, très malade et invisible durant les cérémonies. A ses côtés, deux enseignants, volontaires, distribuent des reproductions de photos anciennes du monarque décédé. Piyaporn en saisit une, la regarde: «Il nous laisse orphelins. Nous étions habitués à son règne. Nous le pensions capable de nous éviter le pire. Maintenant…»

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Un roi devenu légende

Le moment du deuil, a fortiori royal, est évidemment celui de la légende. Celle de Bhumibol Adulyadej est déjà tissée. Des tombereaux de livres à sa gloire ont été publiés, en Thaïlandais et en anglais. Son souci de l’irrigation, sa volonté de se battre pour les populations rurales, ses multiples déplacements dans les provinces dans les années 60 mais aussi ses plaisirs, comme la composition musicale et le jazz, font désormais partie du patrimoine national. A proximité des répliques de l’autel funéraire disposées en province, des maquettes géantes d’objets chers au souverain ont été installées: un appareil photo (il était féru d’images), une Land Rover, un saxophone, un chalet suisse, pour rappeler son goût du ski et des Alpes…

L’esplanade royale de Sanam Luang est plongée dans l’obscurité. Les lumières font briller le palais de tous ses feux: les personnalités défilent devant le cercueil, en attente de la crémation nocturne. Les commentateurs décrivent par le menu les rituels filmés par la TV, tellement similaires à ceux qui, au XVIIIe siècle, avaient su impressionner les premiers ambassadeurs occidentaux au Siam. La retransmission en direct de la crémation se faisait encore attendre vers minuit. Comme si la modernité n’était qu’une façade et que la richissime monarchie siamoise, immuable, voulait garder jusqu'au bout la maitrise de la mémoire du grand règne écoulé, dans un pays devenu moderne, globalisé, où une grande partie du pouvoir économique réel reste concentré dans les mains de quelques centaines de familles et du Crown Property Bureau, l’office des propriétés de la couronne.

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