Turquie

L’adieu turc à l’ami des Frères musulmans

Chassé du pouvoir par l’armée en 1997, Necmettin Erbakan incarnait le visage le moins présentable de l’islamisme turc

Les cérémonies ont commencé avec la prière du matin à Ankara. La dépouille mortelle de l’ancien premier ministre Necmettin Erbakan est ensuite partie par avion à Istanbul, où ils étaient plus d’un million pour l’accueillir dans les rues fermées au trafic autour de la mosquée de Mehmet le Conquérant (Fatih Mehmet). Décédé le 27 février à l’âge de 84 ans, Necmettin Erbakan occupe une place particulière dans l’histoire récente de la Turquie. Ancien mentor du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, qui a annulé un voyage à Bruxelles pour assister à ses funérailles, il a présidé aux destinées de l’islam politique turc avant que ce dernier prenne les couleurs démocratiques sous lesquelles il se présente aujourd’hui. Le «soft coup» qui l’a chassé du pouvoir il y a tout juste quatorze ans après une année chahutée au poste de premier ministre figure dans les références du Parti de la justice et du développement (AKP) comme la dernière bataille perdue contre la dictature militaire dont il a entrepris de débarrasser la Turquie à force de changements constitutionnels et de procédures pénales dirigées de façon plus ou moins pertinente contre des cadres de l’armée, de l’université, des médias et des associations kémalistes.

La disparition de cet adversaire résolu d’une Europe vue comme sioniste et catholique, à un moment où la Turquie se retrouve un destin proche-oriental, prend un relief particulier. Et ambigu: son premier voyage diplomatique après son arrivée au pouvoir en juillet 1996 avait été pour Mouammar Kadhafi qu’aujourd’hui encore, soucieux des nombreux intérêts économiques turcs dans le pays, le pouvoir hésite à lâcher.

La foule essentiellement masculine qui se serre sous bonne surveillance policière autour de la mosquée de Fatih offre le visage le moins présentable de l’islamisme turc: partisans, pouces levés aux cris de combattant Erbakan, du mouvement antiséculier Milli Görüs (Vision nationale) qu’il a fondé et de son petit Parti du bonheur, autant de relations dont Recep Tayyip Erdogan tient à se distancier officiellement sans se les aliéner, un exercice pas toujours aisé.

Aujourd’hui, la question ne se pose pas: autour d’une tombe, l’usage est de taire ses divergences. Pas un hommage n’a manqué au dernier voyage du vieux leader, pas même ceux du président du Parti républicain ou de l’état-major de l’armée, qui l’avait contraint au départ. Demain? Une chose est sûre: aujourd’hui que la voie européenne, garantie d’orthodoxie démocratique, semble toujours plus hasardeuse, la question des rapports entre islam et démocratie ne se pose pas qu’en Tunisie et en Egypte. Et seul l’avenir dira si en enterrant Necmettin Erbakan la Turquie a aussi enterré les antagonismes qu’elle a alimentés avec vigueur et roublardise pendant trois décennies.

Publicité