monde arabe

«L’Administration de la sauvagerie», manuel du parfait djihadiste

Depuis des lustres, les islamistes disposent d’un manuel leur livrant des instructions précises. Face à eux, la coalition internationale cherche encore les moyens d’agir

A peine la ville de Palmyre prise, les djihadistes de l’organisation Etat islamique (Daech) se sont empressés de tirer avantage du cadre que leur offrait la cité antique: la semaine dernière, ils auraient, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, mis en scène l’exécution publique d’une vingtaine de personnes dans les ruines du théâtre romain, avant de poursuivre leur progression dans les villages des environs.

Alors que les membres de la coalition internationale qui lutte contre Daech doivent se réunir ce mardi à Paris (lire ci-dessous), ces nouvelles ont valeur d’humiliation. Une preuve supplémentaire des pratiques moyenâgeuses qui font le quotidien des combattants de Daech? Plutôt l’application froide et méticuleuse des principes qui, depuis des années, semblent guider le comportement des djihadistes et qui plongent la coalition internationale dans le désarroi.

La politique de violence doit être poursuivie de sorte que les prisonniers soient tués de manière terrifiante, ce qui emplira de peur le cœur des ennemis et de leurs supporters

Le but de la réunion de Paris, si l’on en croit les déclarations du Quai d’Orsay, consistera à «échanger sur la stratégie de la coalition, à un moment où la situation sur le terrain est particulièrement fragile, et [à] réaffirmer notre détermination commune à arrêter les terroristes fanatiques de Daech».

Lire: L'Etat islamique, une histoire violente

Si cette stratégie reste à définir, ce n’est pas le cas de celle de Daech. L’explication de la mise à mort de la vingtaine de prisonniers de Palmyre, accusés d’avoir partie liée avec le régime syrien, se trouve ainsi dans le chapitre 33 de ce qui sert de «manuel pratique» aux djihadistes: «La politique de violence doit être poursuivie de sorte que les prisonniers soient tués de manière terrifiante, ce qui emplira de peur le cœur des ennemis et de leurs supporters.»

Manuel collectif 

Le manuel duquel est tirée cette directive – L’Administration de la sauvagerie (publié en français en 2007 sous le titre Gestion de la barbarie) – a été écrit par un auteur qui se fait appeler Abou Bakr Naji. Il s’agit en réalité certainement d’une œuvre collective. Parue sur Internet en 2004, elle vise précisément à décrire dans le détail les étapes par lesquelles devront passer les groupes islamistes avant de s’imposer face aux régimes arabes et musulmans, puis contre les Etats-Unis et les Occidentaux.

Au terme d’une longue enquête qu’il a consacrée à l’Etat islamique, le chercheur Hassan Hassan, qui travaille à Abu Dhabi, le confirme: «Ce livre est très lu parmi les commandants de Daech, afin par exemple de prouver que les décapitations sont justifiées.»

Apologie du chaos

L’Administration de la sauvagerie brasse large: des troupes de Saladin contre les Croisés aux moudjahidin afghans contre les Soviétiques, le livre se permet même des détours par l’Amérique latine pour peaufiner les stratégies relevant de la guérilla. Surtout, il distingue clairement deux phases (avant le triomphe définitif lors du Jugement dernier). La première est celle que Naji appelle «la puissance de l’humiliation et de l’épuisement»: frapper l’ennemi là où il ne s’y attend pas; faire monter la terreur; installer le chaos en prenant garde d’éviter toute bataille frontale. La seconde étape, quant à elle, consiste à «gérer» la sauvagerie ainsi créée. Il s’agira d’«unir les cœurs des gens», explique le manuel; de fournir de l’argent, des moyens de subsistance ainsi que des soins médicaux. En bref: de lancer les bases d’un Etat qui serait placé sous la gouvernance de la charia (loi islamique).

Lire aussi: La terrifiante mutation de l'Etat islamique

L’une des difficultés pour la coalition internationale tient à l’existence de ce double objectif de Daech. A Palmyre, mais aussi dans la ville de Ramadi, en Irak, les djihadistes ont semblé prendre par surprise cette coalition aux intérêts disparates, tandis qu’ils appliquaient, dès le lendemain, leurs méthodes de «gestion» dans les cités conquises.

Terre brûlée

Pour ce faire, même si l’organisation exige une application rigoureuse de la charia, elle ne craint pas de faire appel aux dernières technologies. «Sur Internet, beaucoup d’ouvrages de gestion sont disponibles», explique Abou Bakr Naji. «Certains d’entre eux sont très bons», poursuit-il, et ils permettent de concilier le respect de la charia avec des «méthodes de gestion modernes».

Alors que l’armée syrienne loyale au régime de Bachar el-Assad paraît en pleine débandade, elle a multiplié en fin de semaine les bombardements indiscriminés sur des régions conquises par les djihadistes. Une politique de la terre brûlée qui ne fait que rapprocher encore les «prophéties» contenues dans L’Administration de la sauvagerie. Le djihad, note le manuel, «ne peut pas être conduit avec douceur». L’ennemi ne montrera pas de merci. Face à lui, il s’agit donc de ne pas hésiter à recourir à «la violence, la cruauté, le terrorisme, l’effroi et les massacres».

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