L’AELE, composée par la Norvège, la Suisse, l’Islande et le Liechtenstein pourrait perdre bientôt un de ses membres. Quelles sont les chances de survie d’une si petite association face à l’Europe des Vingt-Sept? Son secrétaire général, le Norvégien Kåre Bryn, défend les atouts d’une institution de complémentarité avec l’UE.

Le Temps: Le parlement islandais a débattu, vendredi, de l’adhésion à l’Union européenne. S’il vote ce lundi pour ouvrir des négociations, votre organisation perdra un peu plus sa raison d’être…

Kåre Bryn: Nous en avons beaucoup discuté lors de notre réunion ministérielle, le 22 juin à Hamar (en Norvège). Le ministre des Affaires étrangères islandais, Ossur Skarphedinsson, a été très clair et a défendu devant nous l’adhésion à l’UE, inspirée par la crise économique et que prône son parti, le Parti social-démocrate. L’objectif de l’Islande, nous a-t-il expliqué, est de présenter sa demande au Conseil «affaires générales» de l’Union, les 27 et 28 juillet. L’idée est de s’appuyer sur l’actuelle présidence suédoise pour obtenir l’accord des Vingt-Sept au sommet européen d’octobre, afin de démarrer les négociations début 2010. Même si celles-ci pourraient durer trois ou quatre ans, avec un référendum à la clef, il va de soi que cela aura des conséquences, tant pour l’AELE que pour chacun de nos membres. Nous envisageons d’ailleurs, si l’adhésion islandaise se précise, un nouveau conseil ministériel vers octobre, après les législatives norvégiennes de septembre.

– Si l’Islande quitte l’AELE, la Suisse et la Norvège se retrouveront pour ainsi dire face à face. Cela relancera-t-il le débat sur l’adhésion?

– En ce qui concerne mon pays, la Norvège, je ne crois pas à un changement dramatique d’orientation. La population a, par deux fois, lors des référendums de 1972 et 1994, voté contre l’intégration à l’UE et ce dossier, depuis lors, reste gelé en dépit de l’adhésion de nos voisins scandinaves. La Confédération, pour sa part, a négocié avec Bruxelles de très solides «paquets» d’accords bilatéraux, dont plusieurs recoupent d’ailleurs les compétences de l’Espace économique européen (composé, lui, de l’Islande, de la Norvège et du Liechtenstein, ndlr). S’y est ajoutée, en décembre dernier, l’entrée de la Suisse dans l’espace Schengen. La question qui se pose à nos deux pays, me semble-t-il, porte davantage sur leur capacité à peser sur les décisions communautaires tout en restant à l’écart de l’Union. La Norvège, comme le Liechtenstein, profite pour cela de l’EEE qui envoie des experts dans les comités d’élaboration des futures directives. Or, c’est de plus en plus à ce niveau technique que les petits et moyens pays peuvent avoir de l’influence. Nos experts peuvent émettre des propositions, des objections et, surtout, tiennent leurs gouvernements informés des projets législatifs communautaires. C’est capital.

– Le lourd contentieux entre la Suisse et l’Union européenne autour de la fiscalité et du secret bancaire montre toutefois les limites de cette approche technique. Là, tout est politique.

– L’EEE n’est pas compétent en matière de fiscalité. Je n’ai donc pas d’arguments à vous opposer dans ce domaine. Mais la relation de nos pays à l’UE ne peut pas se résumer à un seul secteur d’activité. Prenez le cas de l’Islande. Pour eux, le problème majeur lors des négociations d’adhésion sera la pêche. Il y aura beaucoup de discussions techniques, et évidemment une part importante de politique. Mais je suis certain que l’expérience acquise par l’Islande au sein de l’EEE sera très profitable. Environ 70% de la législation EEE s’inspire des directives européennes. Mais avec la possibilité, grâce à cette participation en amont des experts, d’éviter le «copier-coller» en bout de course. La Norvège, comme la Suisse, a une économie ouverte. Notre intérêt est d’être le plus efficaces possible. Je reste convaincu que la Confédération pourrait tirer bénéfice de l’EEE.

– Que pèserait une future AELE à trois face à une Europe à 28?

L’AELE est un mariage de convenance, dont la nature a évidemment changé après l’adhésion à l’UE, au 1er janvier 1995, de l’Autriche, de la Finlande et de la Suède. Mais cette étrange coopération a continué de très bien fonctionner, comme le prouvent nos négociations commerciales en vue de conclure des accords de libre-échange avec des pays tiers. Je pense aux pourparlers en cours avec le Vietnam, l’Inde la Russie. Tant que la volonté politique demeurera, ce forum restera utile aux côtés de l’UE. Idem pour l’EEE. Je sais en tout cas que pour la Norvège, il n’y a actuellement pas d’autre choix.

– D’autres Etats pourraient-ils rejoindre ce «trio»?

– Nous savons qu’Andorre a interrogé la Commission européenne. Laquelle lui a suggéré d’étudier la possibilité de rejoindre l’EEE – même si, pour l’instant, aucune proposition n’a été formalisée – et de déterminer si des problèmes spécifiques se poseraient, vu la participation de la principauté à l’Union douanière. Pour les autres pays qui sont parfois cités, dans les Balkans ou sur les rives de la mer Noire, la donne est claire. Ces pays veulent intégrer pleinement l’UE. Aucun, pour l’heure, ne regarde de notre côté. Les caractéristiques de leurs économies sont en plus très différentes. Nous aurions, je crois, des difficultés à parvenir à l’unanimité requise.