C’est l’un de ses «projets fous», comme le président turc Recep Tayyip Erdogan désigne les infrastructures géantes qu’il lègue à Istanbul. Un aéroport de six pistes, bâti sur 76 millions de mètres carrés, prévu pour accueillir, d’ici à 2028, près de 200 millions de voyageurs par an. Ce sera alors le plus grand du monde.

Concentration sur un aéroport

Les deux aéroports de la mégapole turque – Atatürk en Europe, Sabiha Gökçen en Asie, 95 millions de passagers à eux deux l’an dernier – sont en passe d’être saturés. Le trafic du premier a doublé en six ans, celui du second a triplé. Mais le nouvel aéroport ne complétera pas les deux autres. Il remplacera Atatürk, «ce qui est une erreur car il est totalement démesuré», assène l’urbaniste Orhan Demir, enseignant à l’université Mimar Sinan d’Istanbul.

«Regardez les aéroports des grandes villes du monde, poursuit ce spécialiste des transports. Londres, Pékin, Paris, Moscou… Leur trafic ne dépasse pas 90-100 millions de passagers. Dans l’état actuel de l’aviation, vous ne pouvez pas étirer indéfiniment la capacité d’un aéroport, au sens du nombre d’appareils qui peuvent décoller et atterrir en même temps. Ce n’est pas un hasard si Londres ou Moscou ont trois ou quatre aéroports internationaux, et non pas un seul d’une capacité de 150-200 millions de passagers.»

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Selon Orhan Demir, les autorités ont non seulement vu beaucoup trop grand, mais aussi agi trop tôt. «Les aéroports existants auraient pu être agrandis», explique le spécialiste, ce qui aurait évité, en ces temps difficiles pour l’économie turque, de s’offrir l’aéroport le plus cher du monde – 11,7 milliards de francs d’investissements et près de 30 milliards de loyers pour le consortium bâtisseur, IGA, qui le gérera pendant vingt-cinq ans.

Cela aurait aussi épargné les forêts du nord d’Istanbul, où pousse l’infrastructure géante. «Depuis 1980 et l’élaboration du premier plan d’aménagement d’Istanbul, sur lequel j’avais travaillé et qu’on appelle la Constitution d’Istanbul, tous les plans ont exclu d’étendre la ville vers le nord pour protéger ses espaces verts, considérés comme le «poumon» de la mégapole, rappelle Orhan Demir. On a violé cette Constitution.»

Une faune extraordinaire

Des arbres s’étendaient ainsi sur près de 80% du terrain sur lequel le nouvel aéroport sort de terre depuis mai 2015. «Il n’y avait pas que des arbres, s’insurge Ayse Yikici, membre de l’Association de défense des forêts du nord d’Istanbul. C’était une faune extraordinaire – des sangliers aux loups, des écureuils aux insectes –, une flore tout aussi riche, avec des plantes uniques au monde. Bref, un véritable écosystème.»

Selon elle, cette entaille dans le «poumon vert» aurait déjà des conséquences: «Dans le nord d’Istanbul, les habitants constatent un nombre de plus en plus élevé d’oiseaux morts en pleine ville. Les gens les retrouvent sur leur balcon.»

Initialement, l’infrastructure devait être opérationnelle ce lundi, avec une capacité de départ de 90 millions de passagers. En réalité, elle ne le sera qu’au 31 décembre, à moins d’un nouveau retard. Dans un premier temps, la compagnie Turkish Airlines lancera cinq destinations au départ de la nouvelle piste: Izmir, Antalya, Ankara, Ercan à Chypre-Nord et Bakou en Azerbaïdjan.

«Il était évident que l’aéroport ne serait pas prêt le 29 octobre, avance Nihat Demir, secrétaire général du syndicat du bâtiment Dev Yapi-Is. Mais au lieu de faire les choses comme il faut, on force les ouvriers à travailler dans l’urgence. Le 29 octobre, ils vont inaugurer une piste uniquement pour la propagande, au détriment de la sécurité.»

Son nom: Atatürk?

Ces accusations graves illustrent un contexte tendu sur le chantier de l’aéroport. Le 14 septembre, des centaines d’ouvriers ont fait grève pour protester contre leurs conditions de travail. La police est intervenue, 600 travailleurs ont été placés en garde à vue puis licenciés, et une vingtaine d’entre eux sont toujours en prison. Les manifestants dénonçaient notamment l’omerta sur les blessés et les morts parmi les 35 000 ouvriers du site. Vingt-sept décès, selon le gouvernement. Beaucoup plus, selon les syndicats.

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«La première cause, ce sont les chutes, suivies par les électrocutions, raconte Cemal Özder, un ouvrier de l’aéroport licencié en mars après avoir évoqué ce sujet dans la presse. Quand il pleut, l’eau ruisselle sur les câbles et les ouvriers se prennent des décharges. Cela pourrait être évité très simplement avec des disjoncteurs, non?» Ce couvreur professionnel pousse un soupir de désespoir: «Les ambulances ont ordre de ne pas allumer leurs sirènes pour que les accidents s’ébruitent le moins possible sur le chantier.»

L’infrastructure géante est loin d’avoir épuisé les polémiques, notamment celle qui pourrait éclater dès ce 29 octobre, lorsque sera dévoilé le nom du nouvel aéroport. Plus de 300 000 internautes ont signé une pétition réclamant qu’il prenne le nom d’Atatürk, le fondateur de la République. Recep Tayyip Erdogan pourrait en avoir décidé autrement.