Ce serait le scénario cauchemar pour les dirigeants français: si la catastrophe du vol EgyptAir MS 804 était le résultat d’un attentat à la bombe, la défaillance des services de sécurité sera immédiatement pointée du doigt. De quoi activer, en plein état d’urgence, une crise politique majeure alors que la France se sait menacée, et que l’Hexagone s’apprête à accueillir l’Eurofoot à partir du 10 juin. Que peut-on en dire à ce stade?

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■ Est-il possible que des terroristes aient pu placer une bombe dans l’Airbus qui s’est abîmé au large de l’île grecque de Karpathos?

La réponse est oui, et c’est évidemment pour cela que l’ouverture d’une enquête préliminaire a été décidée jeudi vers midi par le parquet de Paris. Enquête confiée non aux magistrats antiterroristes, mais à la direction de la gendarmerie.

Dès les premières informations matinales sur la disparition du vol MS 804 d’Egypt Air, les experts en sécurité aérienne ont commencé à défiler dans les médias pour redire l’évidence: si les terroristes de l’Etat islamique – considéré comme le principal suspect en cas d’attentat – bénéficient de complicités au sein du personnel de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, ou au sein des sociétés sous-traitantes, le pire est envisageable. Jusque-là, le renforcement de la sécurité a principalement consisté, dans les différents terminaux, à multiplier les patrouilles de militaires dans le cadre de l’opération «Sentinelle», et à déployer en permanence une équipe de 400 CRS, aidés d’une équipe cynophile pour la détection de bagages suspects.

«Nos effectifs doivent être très visibles et présents. Et je peux vous dire que c’est le cas», expliquait encore récemment le ministre de l’intérieur français Bernard Cazeneuve. Quatre véhicules légers blindés ont aussi été positionnés en appoint autour des pistes de Charles-de-Gaulle depuis les attentats bruxellois du 22 mars, et la surveillance a été renforcée aux points jugés les plus vulnérables, comme l’arrivée des trains SNCF au terminal 2, ou la connexion avec les trains RER de banlieue.

Problème: cette surveillance accrue a surtout pour but de déceler les passagers suspects, pour empêcher un attentat kamikaze ou une attaque meurtrière dans l’un des halls d’embarquement. Un clip vidéo a même été diffusé en février par le gouvernement. La sécurité interne de l’aéroport est, elle, un tout autre sujet, où le point crucial est le personnel actif dans les enceintes sécurisées, surtout en ce qui concerne les bagagistes et le transfert de cargaison au sein des avions stationnés sur le tarmac.

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Des réseaux islamistes ont-ils, dans le passé, été décelés au sein du personne de l’aéroport Charles de Gaulle?

On se souvient de l’émoi causé, après l’attentat contre l’aéroport de Bruxelles, par la découverte de connexions islamistes au sein du personnel chargé de convoyer les bagages en soute. Selon des policiers belges, des bagagistes de l’aéroport de Zaventem s’étaient félicités des attentats commis à Paris le 13 novembre 2015. Vincent Gilles, le responsable d’un syndicat de policier belge, avait même, au micro de RTL, nommément accusé la société Brussels Airport Company d’avoir pratiqué «une politique discriminatoire d’embauche», euphémisme pour désigner l’importance des personnels de confession musulmane.

On se souvient aussi qu’à l’aéroport de Genève-Cointrin, des accusations similaires ont fait surface, révélées par Le Temps. Quid de Paris? Les dernières informations disponibles en la matière sont préoccupantes. Fin novembre 2015, des perquisitions administratives réalisées dans le cadre de l’état d’urgence – en vigueur depuis la nuit du 13 novembre – ont permis de confirmer la présence de plusieurs individus fichés S (c'est à dire soupçonnés d’être radicalisés) parmi les employés en possession de badges d’accès aux pistes. Point important: aucune interpellation n’a toutefois suivi ces démarches.

L’événement le plus grave est en fait survenu sur la plateforme aéroportuaire parisienne en octobre 2005, lorsque les forces de l’ordre ont arrêté vingt-deux bagagistes de la société Connecting Bag Services qui opérait alors sur le site.
Là aussi, le recrutement «quasi exclusif» d’employés d’origine algérienne de confession musulmane avait été signalé. Le Figaro avait à l’époque publié une longue enquête, affirmant: «On y retrouve des personnages sulfureux, par exemple Samir, «connu pour son activité intégriste et son appartenance aux Frères musulmans».

Si la piste terroriste devait se confirmer, que peut-on attendre en France?

L’infiltration de terroristes dans l’aéroport le plus sécurisé de France déboucherait à coup sûr sur une crise majeure. A dix jours du match d’ouverture de l’Eurofoot, et alors que le gouvernement est déjà aux prises avec une contestation sociale croissante, une telle révélation placerait l’exécutif dans une position très compliquée.

Il est bien sûr impossible d’empêcher complètement les filières islamistes radicales. On sait que beaucoup demeurent actives, notamment dans les banlieues du nord de Paris – la zone de l’aéroport Charles-de-Gaulle –, malgré les coups portés à ces réseaux par l’état d’urgence. Le plus problématique, dans ce cas précis, est la cible, le lieu et le calendrier.

Qu’Egypt Air puisse être visé n’est pas une surprise, vu la situation dans ce pays où une junte militaire a pris le pouvoir, renversant le président élu issu des frères musulmans. Mais frapper un vol au départ de Paris, six mois après les plus graves attentats qu’ait connus la France, est plus que symbolique. Les remous politiques, même si les failles dans les services de sécurité sont toujours possibles, seraient énormes.