France

Lafarge: derrière le ciment, le terrorisme

Le cimentier racheté en 2015 par l'entreprise suisse Holcim a été mis en examen ce jeudi pour «financement du terrorisme» et «complicité de crimes contre l’humanité» en Syrie

Les avocats de Holcim, la multinationale cimentière suisse basée à Jona dans le canton de Saint-Gall, peuvent préparer leurs valises pour Paris. Ils y passeront sans doute beaucoup de temps dans les mois à venir, après la mise en examen de la personne morale Lafarge SA, jeudi, pour «complicité de crimes contre l'humanité, travail incompatible avec la dignité humaine, financement d'entreprise terroriste et mise en danger d'autrui». Il s'agit de la première fois au monde qu'une entreprise est mise en examen pour complicité de crimes contre l'humanité et la première fois en France qu'une maison mère est mise en examen pour les activités d'une de ses filiales à l'étranger. Un procès, dans le nouveau Palais de justice parisien ouvert en avril dernier, parait à terme inévitable. Sans doute en 2020.

L'association Sherpa connue pour défendre les victimes des crimes économiques, le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains (ECCHR) et onze anciens salariés de la société sont à l'origine de la plainte contre Lafarge et de l'information judiciaire ouverte en juin 2017. Selon ces plaignants, l’entreprise (alors française) aurait, entre 2011 et septembre 2014, versé jusqu'à treize millions de dollars à différents groupes insurgés - dont l'Etat islamique - afin de poursuivre les activités de sa cimenterie de Jalabiya, en Syrie, à 80 kilomètres de Raqqa, ex-capitale de l'EI et épicentre des zones rebelles. Un aveuglement causé, selon l'avocat de Sherpa Me William Bourdon, par «la cupidité financière des dirigeants de Lafarge de l’époque», soucieux non seulement de ne pas fermer la cimenterie mais aussi de se positionner pour une éventuelle reconstruction du pays si les rebelles l’avaient emporté contre le régime de Bachar el-Assad. 

Huits cadres mis en examen

La responsabilité pénale de Lafarge SA peut-elle engager Holcim, avec lequel le cimentier français a fusionné en 2015 pour donner naissance à un géant dont le chiffre d'affaires avoisine les 35 milliards d’euros annuels ?  La réponse est ambivalente. Sur le plan du droit, la personne morale Lafarge SA, maintenue en vie après la fusion, est distincte de la nouvelle entité franco-suisse. Laquelle a annoncé en mai la fermeture de son siège parisien historique du XVIe arrondissement. N'empêche: du fait du calendrier de la fusion, annoncée au printemps 2014 et présentée à l'origine comme «un mariage entre égaux», les chefs d'accusation retenus par les juges risquent de faire tanguer sérieusement la réputation de l’entreprise dont huit cadres – y compris son ancien PDG français Bruno Lafont – ont déjà été mis en examen.

L’ancienne direction du cimentier invoque pour sa défense avoir tenu au courant de ses agissements les services de renseignement français, et avoir maintenu son complexe de Jalabiya en activité à leur demande pour aider les groupes de combattants kurdes. Elle accuse également certains cadres de sa filiale syrienne, Lafarge Cement Syria (LCS), d'avoir agi pour leur propre compte. Patron de l'entreprise de 2007 à 2015 et principal accusé, Bruno Lafont affirme pour sa part n'avoir pas été tenu au courant des tractations menées par les responsables de LCS.

Désormais à la tête de la multinationale, la direction de Holcim a jusque-là répondu aux sollicitations de la justice française. Un communiqué publié jeudi rappelle que, dès le dépôt des premières plaintes, une enquête interne a été commanditée, confiée au cabinet anglo saxon Baker Mc Kenzie et rendue publique le 24 avril 2017. Celle-ci exonérait complètement le PDG d'Holcim, Eric Olsen. «Le rapport, qui confirmait les tractations entre Lafarge et les groupes armés, a été remis aux autorités françaises avec près de 260 000 documents. Nous continuerons de coopérer pleinement avec les juges», poursuit le communiqué.

Holcim est d’autant plus concernée par cette affaire que le cimentier suisse, avant même d’acquérir Lafarge, avait intégré le groupe d'entreprises partenaires du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), très actif sur le terrain dans le conflit syrien. Une caution de 30 millions d’euros a été versée par la multinationale franco-suisse à la justice française, selon une source judiciaire citée par Le Monde.

Pour un fonds d'indemnisation

«Un pas décisif a été franchi dans la lutte contre l’impunité des multinationales opérant dans des zones de conflits armés», ont déclaré l’association Sherpa et l'ECCHR. Les deux organisations appellent Lafarge «à prendre ses responsabilités» en ouvrant un fonds d'indemnisation indépendant afin que tous les anciens employés de LCS (Lafarge Cement Syria) et les victimes voient «leurs préjudices réparés».

Cette question est en effet cruciale en France où plusieurs parents de victimes des attentats du Bataclan de novembre 2015 envisagent de se porter partie civile contre le cimentier et ses anciens dirigeants. La cimenterie de Jalabiya, fermée depuis septembre 2014, a été occupée par les groupes insurgés kurdes et a même abrité temporairement une base des forces spéciales américaines opérant dans cette partie de la Syrie.

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