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Jho Low et la top model Gigi Hadid au Angel Ball de New York en 2014, lorsque le jeune homme tentait de se profiler dans la philanthropie.
© AFP / Dimitrios Kambouris

Corruption

L’affaire 1MDB ou la décadence des hyper-riches

Durant six ans, les milliards d’un fonds souverain malaisien ont été dilapidés dans une orgie de luxe, de fêtes et de corruption. Ceux qui ont goûté à cet argent – des stars hollywoodiennes aux banquiers suisses – ont fermé les yeux sur son origine. Un livre raconte ce scandale qui interroge la moralité même du capitalisme

En octobre 2010, la Clinique La Prairie, près de Montreux, accueille un patient très spécial. Alourdi par l’excès de fast-food, surmené et respirant avec difficulté, l’homme est un Chinois de Malaisie âgé de 28 ans, dont la voix fluette masque une redoutable intelligence.

Au moment de son séjour médical sur les bords du Léman, Jho Low est engagé dans l’un des crimes les plus audacieux du XXIe siècle. Durant six ans, il va orchestrer le pillage du fonds souverain malaisien 1MDB, détournant quelque 4,5 milliards de dollars. Un vol sans précédent, commis en se jouant des contrôles censés encadrer la finance globale.

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Des complicités à tous les niveaux

Le séjour montreusien de Jho Low rappelle la place centrale de la Suisse dans l’affaire. Dans sa suite médicalisée, le jeune homme reçoit un banquier de Goldman Sachs, Tim Leissner. Après ce rendez-vous, la banque aidera 1MDB à s’endetter massivement en échange de quelque 600 millions de dollars d’honoraires.

Autre invité à La Prairie, Patrick Mahony, mince financier anglais travaillant pour une société genevoise alors inconnue, Petrosaudi. C’est sous prétexte d’investir avec elle dans des champs pétroliers que Jho Low détournera son premier milliard de 1MDB.

On ne peut piller des sommes aussi colossales tout seul. Durant le temps qu’a duré son entreprise criminelle, entre 2009 et 2015, Jho Low a bénéficié de complicités, au moins passives, à tous les niveaux: chez le premier ministre malaisien Najib Razak, qu’il arrosait de millions, chez les banquiers internationaux, les cabinets d’audit et d’avocats, sans oublier les partenaires d’affaires alléchés par des contrats trop lucratifs pour être honnêtes.

Flamboyante «baleine»

Cette chaîne de connivences est bien dépeinte dans le premier livre* donnant une vision complète de l’affaire. Son titre, Billion Dollar Whale, désigne un gros client de casino ou de boîte de nuit. Grâce aux milliards de 1MDB, Jho Low a été le plus flamboyant de tous, une «baleine» comme on en avait jamais vu.

Les auteurs du livre, Tom Wright et Bradley Hope, ont couvert l’affaire depuis le début pour le Wall Street Journal. Ils ont eu un accès privilégié aux enquêteurs anti-corruption en Malaisie. Ils ont aussi analysé les centaines de milliers d’e-mails remis à la presse par Xavier Justo, l’ex-employé genevois de Petrosaudi qui a fait éclater l’affaire en 2015.

Lire aussi: Le lanceur d'alerte de l'affaire 1MDB sort du silence et attaque son ancien employeur

Loin d’être une sèche enquête financière, l’histoire se lit bien grâce à un trait sympathique du caractère de Jho Low: son talent pour organiser de gigantesques fêtes. Pour son 31e anniversaire à Las Vegas, en 2012, il avait fait construire un cirque miniature et un night-club dans le désert, mobilisé une troupe de nains en costumes et un casting de célébrités: Leonardo DiCaprio, Robert De Niro, Kim Kardashian et Jamie Foxx, sans oublier la star coréenne Psy (Gangnam Style) ou la chanteuse Britney Spears surgissant d’un faux gâteau d’anniversaire.

Une personne qui aurait travaillé pour cet argent ne le dépenserait pas comme ça

Jordan Belfort, escroc repenti, lors d’une fête à Cannes en 2011

Tout aussi spectaculaire, la fête organisée en 2011 à Cannes pour la société de production Red Granite, financée en sous-main par Jho Low avec l’argent de 1MDB. Parmi les invités, l’escroc repenti Jordan Belfort, dont le personnage a inspiré le film Le loup de Wall Street. Devant le spectacle, il subodore une fraude: «Une personne qui aurait travaillé pour cet argent ne le dépenserait pas comme ça.»

Mais les stars payées pour animer les fêtes de Jho Low – citons encore, parmi les intimes, la chanteuse Alicia Keys ou la top model australienne Miranda Kerr – n’ont jamais posé de questions sur l’origine de cette fortune trop voyante.

Big Boss

Curieusement, Jho Low semblait ne pas s’amuser aux soirées qu’il organisait. Emprunté avec les femmes, sans grand charisme, mais toujours prompt à rendre service, le jeune homme était doté, écrivent les auteurs du livre, d’une «tolérance inhumaine au risque».

Durant son adolescence, celui qui n’est encore qu’un obscur fils de bourgeois malaisien côtoie de grandes fortunes du Golfe dans le prestigieux internat de Harrow. Un soir, avec du papier à en-tête de l’ambassade du Brunei, il fait croire qu’il travaille pour la famille princière et réserve des tables pour lui et ses amis au Chinawhite, alors la discothèque la plus huppée de Londres. Il refera le coup encore et encore, projetant une image de sérieux avec des sociétés offshore aux noms ronflants, mentant à ses banquiers, opportuniste, sans se soucier des conséquences de ses actes.

Voler un peuple pour assouvir des passions festives est évidemment répréhensible. Mais la débâcle de 1MDB est le symptôme d’un mal plus grave. Les normes morales censées régir le monde capitaliste – sens de la décence, respect des lois, rigueur des autorités – auraient dû empêcher le siphonnage de 4,5 milliards de dollars. Si Jho Low a pu tout se permettre, c’est que le système a failli, obsédé par le succès et l’argent.

Le génie de Low a été de sentir que les plus grandes banques, cabinets d’audit et avocats ne s’opposeraient pas à ses plans tant qu’ils sentiraient l’odeur de l’argent

Tom Wright et Bradley Hope, auteurs de «Billion Dollar Whale»

Certains acteurs suisses ne ressortent pas grandis de l’affaire. Le comportement de la défunte banque tessinoise BSI démontre l’échec du système de lutte anti-blanchiment mis en place depuis trente ans. Au départ, sa filiale à Genève avait refusé d’ouvrir un compte pour Jho Low, jugeant ses fonds suspects. Mais à Singapour, la banque s’est montrée coulante et Jho Low est devenu son plus gros client. Les employés l’appelaient «Big Boss». Son banquier attitré a été félicité par le patron de l’époque, Alfredo Gysi, pour son «immense contribution» au groupe BSI.

Alfredo Gysi était un personnage considérable de la banque suisse à l’époque. Mais son établissement était mal dirigé. Les explications invraisemblables de Jho Low sur sa «fortune familiale» ont été avalées sans barguigner. Ses banquiers l’ont aidé à maquiller le pillage de 1MDB grâce à de faux «véhicules d’investissements».

«Le génie de Low a été de sentir que les plus grandes banques, cabinets d’audit et avocats ne s’opposeraient pas à ses plans tant qu’ils sentiraient l’odeur de l’argent», résument les auteurs du livre.

Trop rapide pour être honnête

Le rôle de la société genevoise Petrosaudi n’est guère plus reluisant. Sur l’ordre de Jho Low et du premier ministre malaisien Najib Razak, 1MDB a investi 1,8 milliard de dollars dans ses projets pétroliers, dont la plupart n’ont jamais abouti.

Le fonds souverain a englouti son premier milliard sur la base d’une expertise payée 100 000 dollars et réalisée en 48 heures seulement par un ponte de l’industrie, Ed Morse. Elle valorisait les actifs de Petrosaudi à 2,5 milliards de dollars, sur la base d’une estimation initiale et de chiffres fournis… par Petrosaudi. Autant dire que son objectivité était toute relative.

«Garde tes bêtises pour toi, et loin des médias»

Le conseil d’administration de 1MDB et le cabinet d’audit KPMG se sont inquiétés. Le fonds souverain n’allait-il pas dépenser beaucoup d’argent dans un investissement hasardeux? Mais Jho Low, appuyé par le premier ministre, a passé outre. Le deal avec Petrosaudi a été conclu si vite qu’un employé de 1MDB comparera le processus à la lecture de toute l’œuvre de Shakespeare en une heure.

Les dirigeants de Petrosaudi ont su très tôt que leurs ambitieux projets pétroliers ne se concrétiseraient pas. Mais ils ont continué à extraire le maximum d’argent de 1MDB, avec l’aide de Jho Low. Lorsque ce dernier commence à faire la fête de façon voyante, ce qui nourrit de premiers soupçons, Patrick Mahony de Petrosaudi lui conseille la prudence avec cette formule révélatrice: «La dernière chose dont nous avons besoin est la publicité, vu ce que nous sommes en train de faire. Garde tes bêtises pour toi, et loin des médias.»

Et quand le conseil d’administration de 1MDB demande à Petrosaudi des précisions sur sa valeur réelle, Jho Low enjoint à Patrick Mahony de se taire: «Je ne me fatiguerais même pas [à répondre à leurs questions]. Restons simple, je veux donner aussi peu d’informations que possible au conseil jusqu’à ce que le premier ministre règle la situation.»

Morale de l’histoire

L’argument de Petrosaudi, selon lequel la société agissait sur ordre du roi d’Arabie saoudite, est balayé par les auteurs du livre. Pour eux, ce vernis officiel n’était qu’une façade. Ce genre de jugement abrupt est la seule faiblesse de l’ouvrage: faute de renvoi à des notes, on ne sait pas exactement sur quels documents ou sources les auteurs appuient leurs certitudes.

Lire aussi:  Tarek Obaid, la tragédie du Suisse au cœur du scandale 1MDB

Reste que Petrosaudi a aussi tout fait pour cacher la vérité sur l’affaire 1MDB. En affirmant d’abord que le fonds souverain avait fait d’excellentes affaires avec elle, puis en jetant en prison son ex-employé Xavier Justo pour avoir contribué à révéler les détournements. Aujourd’hui, ses dirigeants – prévenus en Suisse pour escroquerie, corruption, blanchiment et gestion déloyale des intérêts publics – affirment que tout était de la faute de Jho Low.

«Doutes légitimes»

Dans une prise de position écrite, l'avocat genevois de Petrosaudi, Jean-François Ducrest, a réagi à la parution du livre: «Nous n’avons pas connaissance du contenu de ce livre et n’estimons pas primordial de nous précipiter pour le découvrir. Les articles de presse publiés sur cette affaire par ces deux auteurs suscitent des doutes légitimes quant à une présentation objective des faits. Tarek Obaid [cofondateur de Petrosaudi, ndlr] et le groupe Petrosaudi réservent leurs déclarations aux autorités compétentes et attendent sereinement que la vérité soit établie hors gesticulation médiatique.»

Comme toutes les bonnes histoires, celle-ci recèle une morale. Elle tient dans le sort peu enviable des acteurs du scandale aujourd’hui. Chassé par les électeurs en mai, l’ancien premier ministre malaisien Najib Razak risque 125 ans de prison pour corruption (il conteste les charges et plaide non coupable). Sans doute caché en Chine, Jho Low – qui lui aussi nie toute malversation – est devenu un fugitif stressé, souffrant d’apnée du sommeil et d’une addiction croissante au fast-food. L’argent ne fait pas le bonheur: même dans le monde de 2018, ce vieil adage semble rester valable.

* Tom Wright & Bradley Hope: Billion Dollar Whale: The Man Who Fooled Wall Street, Hollywood, and the World, Hachette Books, New York, publication le 18 septembre 2018.



400 millions bloqués en Suisse

Dans le cadre de ses enquêtes sur 1MDB, le Ministère public de la Confédération a bloqué quelque 400 millions de francs en Suisse. Le MPC ne précise pas de quoi se compose cette somme. Mais il pourrait s’agir, entre autres, de comptes et d’immeubles liés à Petrosaudi à Genève, de voitures de luxe appartenant à un dignitaire émirati et d’œuvres d’art déposées par Jho Low aux Ports francs genevois.

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