France

Comment l’affaire Benalla a échappé à Emmanuel Macron

Incident d’été ou affaire d’Etat? Depuis le 18 juillet, le feuilleton de l’affaire Benalla affole les rédactions, agite la justice, met sens dessus dessous le parlement et plane au-dessus de l’Elysée

■ Le président français a revendiqué devant des députés sa responsabilité mardi dans l'affaire Benalla, sans toutefois s'expliquer publiquement sur sa plus importante crise depuis son arrivée à l'Elysée.

■ «La République exemplaire n'empêche pas les erreurs. S'ils cherchent un responsable, le seul responsable, c'est moi et moi seul. C'est moi qui ai fait confiance à Alexandre Benalla. C'est moi qui ai confirmé la sanction», a déclaré mardi le chef de l'Etat devant des élus et plusieurs membres du gouvernement réunis à Paris, hors la présence de la presse, selon un enregistrement de ses propos que l'Agence France-Presse s'est procuré. «Ça n'est pas la République des fusibles, la République de la haine. On ne peut pas être chef par beau temps et se soustraire lorsque le temps est difficile.»

■ Au sujet d'Alexandre Benalla, le président a aussi affirmé ne pas oublier «qu'il a été un militant très engagé pendant la campagne» à la présidentielle, mais il a dit avoir «ressenti les actes du 1er-Mai comme une déception et une trahison». 

Emmanuel Macron, qui aime à se décrire en «maître des horloges», a provisoirement perdu la maîtrise de l’ordre du jour. A cause de «l’affaire Benalla», le président français a annulé sa venue prévue sur la 17e étape du Tour de France, le 25 juillet, avant de laisser le gouvernement reporter la réforme constitutionnelle en cours de discussion. Vibrionnant lors de la finale de la Coupe du monde et du retour des footballeurs français vainqueurs à Moscou le 15 juillet, le président français est devenu invisible et muet. Sur son compte Twitter, depuis cinq jours, il n’a posté qu’un message de soutien à la Grèce, victime d’incendies meurtriers.

Alexandre Benalla, 26 ans, «chargé de mission» à la présidence de la République, disposait donc d’un brassard et d’un casque marqués «police» le 1er mai et a porté des coups à des manifestants à Paris. Identifié sur une vidéo le 18 juillet par le quotidien Le Monde, il avait officiellement été suspendu de ses fonctions pendant deux semaines en mai.

Omniprésent conseiller de l’ombre

Mais, depuis une semaine, les révélations se succèdent: le conseiller de l’ombre (il n’apparaît pas dans l’organigramme de la présidence) bénéficiait d’un port d’armes, d’une voiture avec gyrophare, d’un accès à la salle de commandement de la Préfecture de police, d’un badge pour entrer dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale et même, depuis peu, d’un appartement de fonction, là où François Mitterrand logeait jadis Anne Pingeot et leur fille Mazarine.

Lire notre éditorial: «La face cachée de la génération Macron»

Sur les photos, on l’identifie a posteriori partout au côté d’Emmanuel Macron, y compris lorsque celui-ci fait du ski ou du vélo. Chargé de la sécurité sans en avoir le titre officiel, il possédait même, a révélé le quotidien L’Opinion, un double des clés de la maison du couple Macron au Touquet! Devenu homme à tout faire, il semblait aussi travailler à une nouvelle organisation de la protection du président de la République, ce qui a semblé déplaire fortement aux gendarmes et aux policiers.

La machine judiciaire s’est mise en route et, avec quatre autres personnes, Alexandre Benalla a été mis en examen le 22 juillet, notamment pour «violences en réunion», «immixtion dans l’exercice d’une fonction publique» et «port public et sans droit d’insignes réglementés». Une procédure de licenciement a été engagée à son encontre. Mais la joute politique continue.

La révolte du parlement

Pourquoi l’affaire a-t-elle pris cette ampleur? D’abord, parce que le parlement siège cet été en session extraordinaire. Présents dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, les députés étaient en train de débattre d’une réforme institutionnelle qui, pour la première fois sous la Ve République, revoit à la baisse des prérogatives déjà chichement mesurées par la Constitution de 1958, et pas seulement en diminuant le nombre de députés et de sénateurs.

Sous l’impulsion du leader de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon, puis de l’opposition de droite et enfin de Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (ex-Front national), l’Assemblée a donc imposé en moins de 24 heures – du jamais-vu – la constitution d’une commission d’enquête parlementaire. Le Sénat a fait de même. On voulait diminuer ses pouvoirs? Le parlement saute sur l’aubaine et se venge, tant et si bien qu’il n’est pas du tout certain que la réforme constitutionnelle soit adoptée un jour.

«Une dérive individuelle»

Réunie depuis lundi, ladite Commission a déjà entendu le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, des fonctionnaires de police ainsi que le directeur de cabinet du président de la République, Patrick Strzoda. Des contradictions affleurent et d’autres auditions viendront. Pour le premier ministre, Edouard Philippe, «une dérive individuelle ne fait pas une affaire d’Etat». Mais ce n’est pas lui qui est visé, même s’il a dû passer mardi une heure à répondre sur l’affaire aux députés. C’est clairement Emmanuel Macron qui est visé.

Le président de la République recueille la monnaie de sa pièce: président-monarque comme la plupart de ses prédécesseurs, il semble le plus souvent diriger le pays seul avec quelques conseillers, tenir les corps intermédiaires pour quantité négligeable, regarder de très haut les élus et les syndicats, s’appuyant sur un gouvernement où peu de personnalités fortes émergent, et sur une majorité aux ordres et surtout peu expérimentée.

La revanche de l’ancien monde

Pour beaucoup, l’heure de la revanche semble avoir d’autant plus sonné que, depuis son élection en mai 2017, Emmanuel Macron parle de «nouveau monde», de «transparence», de «moralisation de la vie politique», assurant qu’avec lui plus rien ne serait comme avant. L’affaire Benalla risque donc de lui revenir comme un boomerang, tant elle évoque ces affaires de «l’ancien monde», quand le général de Gaulle disposait du Service d’action civique (SAC) ou que François Mitterrand instrumentalisait à son profit les rivalités entre policiers et gendarmes.

Au chapitre des réformes, rien n’a pour l’heure arrêté Emmanuel Macron. Les manifestations des syndicats n’ont pas empêché un nouveau texte sur le marché du travail ou la réforme de la SNCF. Mais, comme souvent en France, ce sont les symboles qui comptent, et si Emmanuel Macron n’a rien à craindre pour son mandat, il peut être inquiet pour son image: l’affaire Benalla met une fois de plus en lumière des conseillers occultes, des organisations parallèles, des privilèges et des passe-droits. Tout ce qui nourrit la défiance des Français, fussent-ils en vacances, avec une démocratie française toujours malade.

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