France

Dans l’affaire Benalla, l’Elysée devra composer avec la justice

L’ex-garde du corps d’Emmanuel Macron et un de ses collègues ont achevé samedi leur garde à vue prolongée pour leurs dérapages lors du 1er Mai. Une mise en examen est probable. Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, s’exprimera lundi devant le parlement

Le week-end nuptial s’est transformé en cauchemar pour Alexandre Benalla. L’ex-garde du corps d’Emmanuel Macron devait se marier ce samedi. Or c’est face aux policiers, en compagnie de son collègue, le gendarme réserviste Vincent Crase, que l’intéressé a passé cette journée. Avant, sans doute, d’être déféré ce lundi devant un juge en vue d’une mise en examen pour avoir agressé des manifestants en marge du défilé syndical du 1er Mai à Paris, muni illégalement d’un brassard «police».

Les éléments à charge se sont accumulés depuis les premières révélations du Monde jeudi sur le comportement abusif d’Alexandre Benalla, contre lequel l’Elysée a engagé une procédure de licenciement après la diffusion de plusieurs vidéos le montrant en train de s’en prendre à des protestataires. L’ex-garde du corps et son collègue sont accusés de «violences en réunion par personne chargée d’une mission de service public», «usurpation de fonction» et «port illégal d’insignes réservés à l’autorité publique». S’ils sont renvoyés en procès, ils risquent 3 ans de prison et 45 000 euros d’amende.

Lire aussi: Licencié, Alexandre Benalla a été placé en garde à vue

L’ancien chef adjoint de cabinet d’Emmanuel Macron – âgé de 26 ans et chargé en fait de la sécurité des déplacements présidentiels publics et privés – apparaît comme un rouage essentiel de l’entourage du chef de l’Etat, dont il fut l’un des gardes du corps durant sa campagne de 2017. Placé en garde à vue vendredi, Alexandre Benalla disposait, selon Le Monde, d’un appartement de fonction quai Branly, une annexe de l’Elysée où résident les plus proches conseillers afin d’assurer leur disponibilité totale.

Tempérament éruptif

Il était aussi bien connu de la presse et des photographes, qui eurent à plusieurs reprises maille à partir avec lui, en raison de son tempérament éruptif. Autant d’éléments susceptibles de transformer ce dérapage du 1er Mai – et d’autres faits et gestes discutables attestés par des vidéos diffusées ces dernières quarante-huit heures – en un dossier révélateur des dérives d’un pouvoir exécutif replié sur lui-même, tenté de s’affranchir des règles de fonctionnement républicaines normales.

L’autre collaborateur élyséen, Vincent Crase, gendarme de réserve, était présent lors de l’agression filmée, place de la Contrescarpe, après une journée de heurts entre policiers et casseurs issus de la mouvance des «Black Blocs» à proximité de la gare d’Austerlitz. Il fait lui aussi l’objet d’une procédure de licenciement. Trois cadres de la préfecture de police de Paris ont par ailleurs été suspendus de leurs fonctions.

Bataille rangée

Sur le papier, le titre de «chef adjoint de cabinet» n’est pas porteur d’une responsabilité décisive. Les collaborateurs politiques du président français sont ses conseillers, dirigés par le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, lui-même objet d’une polémique en raison de ses liens familiaux avec la famille propriétaire de l’armateur italien MSC, basé à Genève.

Le chef de cabinet et ses adjoints sont en revanche les collaborateurs le plus souvent en contact avec le chef de l’Etat, qu’ils accompagnent dans ses déplacements. Or c’est au nom de cette proximité, acquise durant la campagne au sein du mouvement En marche!, que cet ancien membre du service d’ordre du Parti socialiste s’est peu à peu arrogé un rôle normalement dévolu aux seuls policiers et gendarmes du service de protection des personnalités. Il disposait, semble-t-il, d’un permis de port d’armes, et il se comportait comme un membre des forces de l’ordre, ce qu’il n’a jamais été. Tous deux mis à pied en juin pour sanctionner leurs écarts du 1er Mai, Alexandre Benalla et Vincent Crase avaient aussi un pied dans le business de la sécurité privée, source potentielle de problématiques conflits d’intérêts au sommet de l’Etat français.

Alexandre Benalla disposait aussi d’un badge d’accès à l’Assemblée nationale, ce qui alimente encore plus la colère de l’opposition. Une bataille rangée a lieu depuis trois jours entre la majorité des députés de la «République en Marche» (LREM) et les autres formations. La constitution d’une commission d’enquête a jusque-là été bloquée. Le Sénat, contrôlé, lui, par la droite, se montre plus offensif. Les deux chambres auditionneront lundi le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. Le débat parlementaire en cours sur la réforme constitutionnelle proposée par le président de la République a été suspendu.

Lire également notre éditorial: La face cachée de la génération Macron

Emmanuel Macron a jusque-là gardé le silence sur cette affaire venue rompre l’euphorie politique suscitée par la victoire de l’équipe de France au Mondial de foot. L’arrière-plan de cette polémique pourrait en effet être un règlement de compte. L’homme qui a filmé Alexandre Benalla lors de l’agression d’un manifestant, battu à terre, était un sympathisant de La France insoumise, le mouvement de gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon qui dénonce, depuis le début du quinquennat, un «coup d’Etat social». Dans l’immédiat, les personnalités les plus exposées sont le premier ministre, Edouard Philippe, resté silencieux mais responsable devant le parlement, et le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, soutien de la première heure d’Emmanuel Macron.

Publicité