France

L’affaire Cahuzac tétanise la presse hexagonale

Consternation, déflagration, indignation, honte, ignominie, suspicion généralisée: c’est la surenchère ce matin pour qui parcourt ce que l’on a coutume d’appeler la presse nationale française, après les aveux, hier dans l’après-midi, de l’ancien ministre délégué au Budget Jérôme Cahuzac concernant ses comptes, présents ou passés, à l’étranger

Il y a ceux qui jubilent: Mediapart, bien sûr, qui avait lancé, le tout premier, l’affaire début décembre 2012. Et qui, depuis, ramait contre les dénégations massives et les menaces brutales de Jérôme Cahuzac lui-même; mais qui ramait aussi contre la relative perplexité des autres titres de la presse française (le pompon au Journal du Dimanche), qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne s’étaient pas franchement précipités dans la brèche ouverte par Mediapart. Aujourd’hui, c’est Edwy Plenel qui triomphe, comme hier sur les plateaux de télévision où il se tirait la bourre avec Le Canard enchaîné, le titre pur print qui a sonné, via Twitter tout de même, l’hallali le 2 avril en annonçant, lapidaire: «Demain dans le Canard/Cahuzac passe aux aveux/il a pris rendez-vous avec les juges pour parler de ses comptes en Suisse et à Singapour.»

Pour Edwy Plenel, qui articule toujours un coup plus loin, la vraie question aujourd’hui c’est d’essayer de comprendre pourquoi Jérôme Cahuzac a menti avec autant d’aplomb si longtemps…

Le Canard enchaîné, lui, exécute l’ex-ministre avec ses pétoires habituelles: «Cahuzac passe aux aveux: son compte est bon», nous dit le titre de l’article qui va allumer le feu d’artifice final. Et un dessin de Cabu d’enfoncer le clou – c’est Cahuzac qui parle: «Si j’ai eu un compte en Suisse… C’est à l’insu de mon plein gré». Les amateurs de cyclisme apprécieront la fine allusion.

Tandis que Le Figaro fait de sa une comme une vaste vitrine dédiée à la contrition du pécheur – une grande photo de Cahuzac, l’œil comme légèrement mouillé, et des extraits de sa lettre de demande de pardon à tous ceux et celles qu’il a roulés dans la farine –, Libération, lui, barre de noir la sienne et martèle: «INDIGNE».

Pour Paul-Henri du Limbert, l’éditorialiste du Figaro, tout cela est «dévastateur». La gauche morale est évidemment griffée au passage. Mais aussi, et surtout, une gauche qui s’enfonce dans la crise et qui, par l’un des siens, précipite tout le pays dans une délétère «atmosphère de suspicion généralisée».

Eric Decouty, à Libération, ne lésine pas sur les gradations grand genre: «C’est plus qu’une honte, c’est une ignominie.» Et les mots «opprobre», discrédit, honneur sali, faute mortelle et coup fatal de parsemer une colonne où l’on retiendra cette crainte que les mensonges de Jérôme Cahuzac «portent une atteinte terrible à l’honnêteté de la majorité des élus et donnent un crédit mortel à l’extrême droite».

Dans son blog du Monde, Françoise Fressoz constate, elle aussi, que l’affaire Cahuzac est «un poison politique». Elle y entonne une antienne qui résonne très fort dans les milieux politiques, à gauche comme à droite: Jérôme Cahuzac a «non seulement fraudé, mais menti à tous les élus de la République». Eh oui: il a menti au président, il a menti au premier ministre, il a menti à la représentation nationale. Et cela, pour les Français, c’est plus que grave. Françoise Fressoz poursuit: «François Hollande, son gouvernement, les élus de gauche, mais aussi de droite, ont «fait confiance à la parole» de Jérôme Cahuzac, qui était reconnu sur tous les bancs comme un «bon ministre». Ils lui ont, jusqu’au bout, accordé le bénéfice de la présomption d’innocence. Aujourd’hui, tous risquent de payer la confiance qu’ils lui ont accordée par un excès de défiance qui les toucherait tous. C’est en ce sens que l’affaire Cahuzac est un vrai poison politique.»

Face à la sidération unisono des médias français, tentons un léger décollage. Dans son édition online du 3 avril, Hugh Carnegy, correspondant à Paris du Financial Times, relate l’affaire avec toute la sobriété requise pour en tirer deux leçons au moins. La première concerne le gouvernement de gauche de François Hollande: il aura quelque peine, dorénavant, à se peindre lui-même avec des couleurs différentes que le précédent gouvernement centre droit de Nicolas Sarkozy. Enfin, le bénéficiaire de toute cette affaire risque bien d’être le parti de Marine Le Pen, qui aime à renvoyer dos à dos les deux camps politiques, la gauche et la droite, dont elle dénonce inlassablement la corruption.

Pour le Wall Street Journal, version online européenne, David Gauthier-Villars souligne la difficulté que François Hollande aura désormais à convaincre l’opinion, à faire repartir une croissance française et à réduire le déficit de l’Etat. Mais il cite aussi les analystes politiques qui ne manquent pas de pointer les dégâts faits à l’establishment politique, dégâts qui ne peuvent profiter, une fois de plus, qu’à Marine Le Pen.

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