Lors de son premier voyage en Chine en février 2009, peu après l’intronisation de Barack Obama à la Maison-Blanche, la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton avait impressionné le premier ministre chinois Wen Jiabao en se référant au célèbre stratège militaire chinois Sun Tzu: «Si vous êtes dans le même bateau, mieux vaut rester pacifiques en traversant le fleuve.» La cheffe de la diplomatie américaine pensait à la crise financière et jugeait prioritaire que Chinois et Américains s’entendent sur les questions économiques et financières.

Depuis quelques jours toutefois, les droits de l’homme ont fait irruption dans les relations sino-américaines. L’avocat et dissident Chen Guangcheng, longtemps assigné à résidence, s’est enfui de sa maison pour se réfugier dans l’ambassade de la première puissance mondiale et du principal rival de la Chine, les Etats-Unis (LT du 28.4.12). Le cas est hautement sensible et nécessitera de la diplomatie de haut vol pour trouver une porte de sortie. La crise arrive au plus mauvais moment. Hillary Clinton et le secrétaire au Trésor, Timothy Geithner, participent jeudi et vendredi dans la capitale chinoise à un sommet bilatéral annuel connu sous le nom de Dialogue stratégique et économique.

Visiblement embarrassée, l’administration de Barack Obama s’est murée dans un mutisme inhabituel, évitant même de confirmer l’envoi d’urgence en Chine du secrétaire d’Etat adjoint, Kurt Campbell. «C’est la plus grave tempête secouant les relations sino-américaines depuis 1989», analyse Christopher Johnson, spécialiste de la Chine au Center for Strategic and International Studies. L’affaire tend à redonner voix à ceux qui, aux Etats-Unis, estiment que le président démocrate n’a pas suffisamment insisté auprès des Chinois sur le respect des droits de l’homme. En pleine campagne électorale, tout dérapage pourrait être exploité par le probable candidat républicain à la Maison-Blanche Mitt Romney, qui s’est déjà empressé de dénoncer la politique d’enfant unique et l’absence de liberté en Chine.

Pour sortir de la crise, les options ne sont pas légion. L’exil de Chen Guangcheng aux Etats-Unis serait la solution la moins problématique. Elle permettrait à Pékin de sauver la face et à Barack Obama de montrer qu’il se soucie du destin d’un célèbre militant des droits de l’homme. Mais l’avocat, aveugle, l’a déjà déclaré: il ne cherche pas l’asile politique en Amérique. Ce serait, dit-on, un déni du travail qu’il a accompli jusqu’ici.

L’autre piste est d’exiger des autorités chinoises qu’elles protègent le dissident à sa sortie de l’ambassade. Mais cette option pourrait avoir un coût considérable pour le président américain si cette garantie de protection devait s’évanouir avec le temps. Elle paraît d’autant moins réaliste que, libéré, Chen Guangcheng pourrait inspirer d’autres défenseurs des libertés fondamentales pour contester la répression du pouvoir chinois.

La dernière solution consisterait à répéter le scénario de Fang Lizhi, un astrophysicien décédé au début du mois aux Etats-Unis qui s’était réfugié pendant plus d’un an à l’ambassade américaine après l’écrasement de la révolte estudiantine de Tiananmen en 1989 avant de s’exiler en Amérique pour y subir un «traitement médical». Le cas avait donné lieu à un long bras de fer entre Américains et Chinois.

Pour la Chine, cette affaire tombe mal. Le Parti communiste doit renouveler ses dirigeants à son XVIIIe Congrès cet automne. Or il est en plein désarroi après l’expulsion récente de l’une de ses figures, Bo Xilai. Cet épisode aurait déjà pu provoquer une crise avec Washington, le bras droit de Bo Xilai, Wang Lijun, un ancien chef de la police de la ville de Chong­qing, ayant tenté, il y a peu de temps, de trouver refuge au consulat américain de Chengdu. Mais Wang Lijun quittera le consulat «de son propre gré» et sera arrêté par la police à Pékin.

Ces dernières semaines, les responsables politiques américains s’étaient pourtant félicités de l’embellie des relations avec Pékin en dépit des tensions récurrentes en mer de Chine du Sud (LT du 30.4.12) ou du controversé déploiement de 2500 soldats américains en Australie. La Chine a mieux coopéré dans le cadre de la crise nucléaire iranienne; elle a accepté l’envoi d’observateurs en Syrie et le plan de paix de Kofi Annan. Elle a aussi condamné le test de missile de son allié nord-coréen dans le cadre du Conseil de sécurité de l’ONU. En termes économiques enfin, la Chine a laissé flotter un instant le yuan, permettant une appréciation de la monnaie chinoise par rapport au dollar à la satisfaction de Washington.

Embarrassée, l’administration de Barack Obama s’est murée dans un mutisme inhabituel