Temps fort

L’affaire Ramadan, bombe politique

Les premiers, comme Manuel Valls, crient haro sur ses complices irresponsables. Les seconds refusent l’amalgame entre les comportements de l’intellectuel musulman et leur défense d’un islam politique. En France, la gauche est atomisée par les accusations portées contre Tariq Ramadan

Pierre-André Taguieff l’avait pressenti au début des années 2000: un jour, la bombe politique formée par l’alliance entre une certaine vision politique de l’islam et une certaine gauche finirait par exploser en France. «Le fil conducteur, c’est à l’origine la défense du peuple palestinien contre les sionistes, explique le philosophe, directeur de recherche au CNRS et auteur, ces jours-ci, de Macron: miracle ou mirage? (Ed. de L'Observatoire). C’est comme cela que la gauche radicale s’est rapprochée des sympathisants du Hamas ou des Frères musulmans. Tariq Ramadan, sans surprise, était au cœur de l’équation.»

Taguieff publie en 2002 La Nouvelle judéophobie (Ed. Fayard) et articule un terme: l’islamo-gauchisme. «Je dénonçais un noyau dur et une convergence idéologique. Ramadan et ses amis politiques en ont fait un mouvement sur lequel la naïveté n’est plus permise.»

Une violente rixe

Cette «naïveté» est devenue, ces jours-ci, une arme de guerre politique en France au sein d’une gauche toujours convalescente après sa lourde défaite face au rouleau compresseur Macron. D’un côté: l’ancien premier ministre socialiste Manuel Valls qui, à la tribune de l’Assemblée nationale, a dénoncé l’aveuglement des dirigeants de La France insoumise – Jean-Luc Mélenchon inclus – face à Tariq Ramadan.

De l’autre: une nébuleuse d’intellectuels et de personnalités politiques emmenés, entre autres, par le patron de Mediapart Edwy Plenel, auteur en 2014 du best-seller Pour les musulmans (Ed. La découverte) dans lequel il dénonçait un climat anti-islam «digne de l’affaire Dreyfus».

Un affrontement explosif illustré par la une de l’hebdomadaire provocateur Charlie Hebdo qui, après avoir montré Tariq Ramadan avec le sexe en érection sous la légende «le sixième pilier de l’islam», a croqué Plenel rendu aveugle, sourd et muet par sa légendaire moustache. «Je récuse radicalement le terme islamo-gauchiste car j’en mesure les sous-entendus ignobles», a riposté dans son blog le député mélenchoniste Alexis Corbière.

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Pris au piège

La réalité? Pour Pierre-André Taguieff, «une partie de la gauche française et européenne s’est laissé prendre au piège du communautarisme islamique. C’est au nom des aspirations de leurs électeurs musulmans que des maires ont invité Tariq Ramadan, lui ont offert un piédestal. Je suis factuel.» Le chercheur est lui-même partie prenante du débat. Il a nettement glissé vers la droite.

N’empêche, les faits sont justes. En 2003 à Saint-Denis – où il conservera longtemps un bureau – Tariq Ramadan est l’un des invités vedettes du Forum social européen (FSE), aux côtés de l’écologiste José Bové et des dirigeants du mouvement altermondialiste Attac. Le quotidien communiste L’Humanité, défenseur d’une laïcité intransigeante, le regrette déjà: «On savait que, sous la pression des féministes en particulier, la polémique autour de Tariq Ramadan avait secoué les ultimes réunions du comité d’initiative français pour le FSE, rassemblant toutes les organisations participant à la préparation, mais, publiquement, les langues ne se sont pas déliées.»

«Multi-communautariste»

La bombe Ramadan va-t-elle faire exploser l'«islamo-gauchisme» dénoncé par Manuel Valls, connu pour son culte du «bouffeur de curés» qu’était Clemenceau, dont la France célèbre le centenaire de l’accession au pouvoir en novembre 2017? Pas sûr. «Il y a en France un courant de fond, relié encore une fois à l’islamisation de la cause palestinienne et à la dénonciation du sionisme au nom de l’antiracisme. Il y a aussi cette tendance à considérer l’islam comme la religion des pauvres, banlieues oblige», poursuit Pierre-André Taguieff.

Une fois passé l’ouragan des révélations sur les pratiques sexuelles présumées de Tariq Ramadan, les évidences sociales vont en outre demeurer. Avec 5 à 6 millions de musulmans et environ 600 000 juifs, la France abrite les deux plus importantes communautés d’Europe, soit un terreau propice aux confrontations radicales alimenté par les passions contradictoires autour de la laïcité.

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Emmanuel Macron, dénonciateur zélé de l’extrémisme islamique, a d’ailleurs pris soin durant la campagne présidentielle de ménager l’électorat musulman. Un référent local de son mouvement En marche!, Mohamed Saou, a d’ailleurs été la cible d’attaques pour avoir refusé «d’être Charlie». «Macron n’est pas un président anti-communautariste complète Pierre-André Taguieff. Il est plutôt multi-communautariste.»

Ignorants, peut-être, mais dupés

Edwy Plenel refuse pour sa part l’amalgame et exonère Mediapart. Il cite les enquêtes publiées sur Tariq Ramadan sur son site et met en garde sur «ceux qui veulent créer de la haine autour de cette affaire». La bombe Ramadan déjà désamorcée?

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«Je ne le crois pas, nuance un ancien ministre sous le quinquennat de François Hollande. En banlieue parisienne par exemple, beaucoup de municipalités de gauche ont fait appel à ses services comme médiateur ou comme interlocuteur sur les questions religieuses. On ne peut pas l’effacer. Ces maires-là peuvent dire «on ne savait pas». Mais ils ne peuvent pas nier qu’ils ont été dupés. Et la République avec eux…»

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