«La presse américaine jugeait «désespérant» mais «sans surprise», samedi 13 juillet, l’acquittement de George Zimmerman pour le meurtre de Trayvon Martin», ce jeune Noir de 17 ans «tué en février 2012 en Floride alors qu’il rentrait chez son père, le soir, après avoir acheté des bonbons», constate avec dépit Le Monde, sous la plume de Louis Imbert, qui a fait un petit tour des quotidiens états-uniens.

Relayée depuis le 24 juin par CNN qui a suivi tout le procès en direct, l’a commenté dans plusieurs langues et dans des dizaines et des dizaines d’articles et analyses multimédiatiques, «la décision prise samedi soir par les six jurés inspirera de la colère, de la frustration et du désespoir, mais bien peu de surprise, et c’est la part la plus triste de toute cette affaire», écrit l’historien noir américain qui a couvert l’affaire pour le magazine The New Yorker.

«A l’emporte-pièce»

Moins pointu mais plus populaire, USA Today juge pour sa part que l’histoire de Trayvon Martin s’est «perdue» au fil du procès, pour aboutir à «un jugement à l’emporte-pièce sur un inconnu», frappé du sceau de la «discrimination raciale». Un procès bâclé, qui ne s’est jamais élevé au-dessus des «débats minutieux sur les derniers instants de la rencontre entre les deux hommes: leur possible bataille aux poings, sans témoin direct, confuse. Donc la possibilité que M. Zimmerman ait pu se sentir, au dernier moment, débordé par ce jeune peut-être plus fort que lui, et tirer en état de légitime défense.»

Comme le relèvent tous les médias, jamais au grand jamais, la question raciale n’est venue sur le tapis. Traduit par notre confrère du Monde, le Washington Post indique ainsi que ce procès-là, le vrai, «semble avoir eu lieu hors de l’espace clos [du tribunal], avec des débats sans fin sur les télévisions par câble et sur Internet». Que résume l’éditorialiste de The Atlantic en disant vouloir certes «vivre dans une société qui présume l’innocence […], même lorsque je sens qu’une personne devrait être punie».

Quelle justice?

Formule un peu alambiquée, mais qui résume la confusion judiciaire d’une affaire fortement influencée par cette fameuse loi de l’Etat de Floride qui «interprète de façon extensive la notion de légitime défense» et qui, dans le cas d’un conflit s’achevant sans témoin par une mort violente, «laisse l’avantage au meurtrier». Inévitablement, dans ces cas-là, «l’accusation peinera à prouver sans l’ombre d’un doute qu’il avait bien voulu tuer». «George Zimmerman n’est pas coupable, mais la Floride, si», résume Slate.fr, car «les lois de l’Etat ne permettaient pas au jury de [le] condamner». Ce long article explique remarquablement bien le fonctionnement de cette justice-là.

«La question de la race» a tout de même fait irruption au tribunal, relève le New York Times, dans un long article lu et traduit par Courrier international, lorsque le jury a entendu des «appels téléphoniques de M. Zimmerman à la police signalant d’autres personnes suspectes dans le quartier, toutes noires». Et puis, «d’une façon inversée, quand Rachel Jeantel, 19 ans, qui s’entretenait avec M. Martin au téléphone peu avant qu’il soit abattu, est venue à la barre: M. Martin lui a dit que M. Zimmerman le suivait et qualifié celui-ci de «petit Blanc zarbi».»

«Madiba vous regarde»

Dans un commentaire un peu lyrique qui ose les comparaisons audacieuses, L’Union/L’Ardennais écrit que «les Américains attendaient le procès du racisme», mais qu’«il n’a pas eu lieu». Résultat: «A l’énoncé du verdict, toute l’histoire de la ségrégation raciale est remontée à la surface. Dans les marches de protestation qui ont traversé les Etats-Unis, de Chicago à San Francisco, tous les grands noms du mouvement des droits civiques ont accompagné les cortèges: Martin Luther King, Rosa Parks, Jesse Jackson… Plus que le malaise, la colère ou l’incompréhension, c’est la désillusion qu’il fallait lire dans les yeux de ces Américains. Et sur leurs lèvres, ces mêmes questions qui reviennent. Quel aurait été le verdict si un Noir avait tiré sur un Blanc?»

Et de poursuivre: «L’élection de Barack Obama n’a-t-elle donc rien changé? […] Depuis le début, le doute suintait. […] La justice, les droits civiques sont des piliers du contrat social de ce pays», mais la justice «a mis un coup de canif dans le contrat. Justifié ou non, le malaise est là. Au même moment, l’Afrique du Sud tremble de perdre Nelson Mandela, le «père de la nation». Les Sud-Africains devront poursuivre son œuvre et se montrer dignes de leur héritage. Partagés entre le doute et le poids du défi, ils savent que la route est encore longue mais que Madiba les regarde.»

Quand 1955 resurgit

Pour certains, la société américaine «n’aurait finalement pas beaucoup changé de celle qui a causé la mort d’Emmett Till en 1955», selon Rue89: «En 1955, l’esclavage n’existe plus, mais la domination des Blancs se perpétue par d’autres moyens. Emmett Till a à peine 14 ans. Il vit dans le Mississippi, un Etat sudiste où le lynchage d’un Noir n’est pas chose exceptionnelle. Par une après-midi d’août, il flirte ouvertement avec Carolyn Bryant – une Blanche – dans un magasin. Quelques jours plus tard, il est battu, torturé, mutilé puis jeté encore vivant dans une rivière par le mari, Roy Bryant, et son demi-frère.»

Puis, «après une enquête bâclée, les accusés sont finalement acquittés par un jury de 12 hommes blancs: tollé à travers tout le pays.» Charles-Henri Favrod en avait parlé, à l’époque, dans la Gazette de Lausanne. «Mais la mort du jeune Emmett n’aura pas été vaine: cette affaire sera l’un des principaux déclencheurs du Mouvement des droits civiques qui secouera l’Amérique la décennie suivante.» A contrario, sur ce sujet, on conseillera la lecture urticante du site Boulevard Voltaire, qui se distingue toujours par son intolérance et titre cette fois: «On peut être Blanc et tuer un Noir sans être raciste…»

Le «désespoir» de Jessie Jackson

D’après le Miami Herald, les parents de Trayvon Martin n’ont pas assisté au verdict. «Il faut dire que ce verdict était redouté, fait remarquer Paris Match, tant la défense avait semblé marquer des points tout au long du procès.» Le père de la victime, Tracy Martin, a par la suite réagi sur Twitter: «Bien que mon cœur soit brisé, ma foi est intacte. Ensemble, nous pouvons faire en sorte que cela ne se reproduise pas», écrit-il.

«Evitez la violence, elle conduirait à d’autres tragédies. Trouvez un moyen de vous construire, pas de vous détruire, en cette période de désespoir», a quant à lui commenté le pasteur Jessie Jackson, militant des droits civiques, également sur le site de micro-blogging et sur son compte Facebook. Ces réactions sont innombrables sur les réseaux sociaux, RTL en donne un échantillon.