Sarajevo broie du noir. La capitale bosniaque a voté dans la morosité dimanche dernier, pour des élections municipales qui ont confirmé la prédominance des partis nationalistes. Depuis plusieurs semaines, la ville est affectée par une série de violences, qui mettent à mal sa tradition de tolérance.

Huit blessés

Fin septembre, le premier festival gay de la ville a été violemment attaqué par des extrémistes musulmans et a dû être interrompu. Il est vrai qu'il avait été organisé à la fin du mois du ramadan, ce que les autorités islamiques ont considéré comme une «provocation». Dès l'ouverture de la manifestation, quelques dizaines de militants wahhabites, arborant barbe et djellaba, se sont rassemblés devant l'Académie des beaux-arts de Sarajevo, où avait lieu l'inauguration. Ils ont vite été rejoints par des centaines de très jeunes gens, arborant une tenue beaucoup plus «laïque», jeans et baskets. Les participants et les visiteurs ont été insultés et physiquement attaqués, sous les yeux de policiers pratiquement inactifs.

«Nous avons été poursuivis jusque dans les taxis dans lesquels nous essayions de fuir», expliquent certaines victimes, qui parlent d'une véritable «nuit de cristal». Huit personnes au moins ont été sérieusement blessées. Certains partis politiques ont, timidement, condamné ces violences, mais le Parti pour la Bosnie-Herzégovine (SBiH), la formation du membre bosniaque de la présidence collégiale, Haris Silajdzic, a préféré s'en prendre aux organisateurs du festival... Quelques jours plus tard, d'autres violences ont éclaté en ville, où des altercations entre supporters de clubs de football rivaux ont dégénéré en bataille rangée.

Les habitants de Sarajevo perçoivent ces événements comme une atteinte à la tradition de tolérance de leur ville. Il faut dire que la population a connu d'intenses bouleversements. Si la ville compte aujourd'hui quelque 500000 habitants, autant qu'avant la guerre, ce ne sont plus les mêmes: les 150000 Serbes de Sarajevo ne seraient plus qu'une vingtaine de milliers, la communauté croate a aussi connu une réduction drastique, et la population bosniaque a été profondément renouvelée. Des nouveaux venus, chassés des campagnes ou des villes désormais contrôlées par les Serbes ou les Croates, ont remplacé les «vieux» Sarajéviens, dont beaucoup se sont exilés à l'étranger durant la guerre ou après celle-ci.

«Les nouveaux venus n'ont pas notre culture urbaine. Nous savons qu'ils ont beaucoup souffert, mais nous les considérons un peu comme des étrangers», reconnaît Lejla, une étudiante, qui ne peut cacher un peu de mépris pour ces néo-urbains. «Ils ne peuvent pas comprendre qu'ici, dans la ville, tout le monde a le droit de vivre, sans mettre en avant son identité nationale ou confessionnelle.» Les journaux d'orientation «citoyenne», comme l'hebdomadaire Dani, rapportent des cas de plus en plus fréquents de bagarres entre voisins ou de tabassages d'enfants serbes à l'école. «Les agresseurs nationalistes serbes et croates ont finalement gagné», écrit Vildana Selimbegovic, la rédactrice en chef de Dani, qui conclut: «Sarajevo est devenue une ville musulmane.»

Jeunesse désœuvrée

Ces phénomènes d'intolérance sont bien sûr aggravés par l'interminable crise sociale, et le chômage qui toucherait près de 50% de la population active, notamment les jeunes. Ce sont les jeunes désœuvrés des quartiers périphériques, comme Ilidza ou Alipasino Polje, que l'on trouve au premier rang des épisodes de violence. Conséquence de ces tensions, Iggy Pop a annulé un concert prévu pour la fin du ramadan. La rock star a évoqué le «climat de violence» à Sarajevo, même si d'autres avancent que les ventes de billets n'auraient guère marché...

Les «vieux» Sarajéviens commentent avec amertume ces événements. Pourtant, bien peu se sont rendus aux urnes dimanche: en ville, la participation n'a pas dépassé 40% des inscrits. «Voter pour des menteurs qui nous promettent depuis treize ans que tout ira mieux demain? Très peu pour moi», s'indigne Lejla. La jeune fille préfère festoyer avec sa bande d'amis, «tant que les paysans islamistes ne nous interdisent pas de le faire».