Les afghanis nouveaux sont arrivés. Plus petits, plus maniables, plus faciles à compter, puisqu'ils permettent d'enlever trois zéros à toute transaction, ces billets devraient rapidement séduire la population. Pour une autre raison aussi: imprimées en Allemagne avec tous les critères de sécurité, ces coupures sont réputées infalsifiables. Surtout, elles tiendront lieu de monnaie unique et remplaceront toutes les autres, c'est-à-dire les anciens afghanis émis par l'Etat, les contrefaçons de billets gouvernementaux et bien sûr les fameux jumbishis, ces billets imprimés par le chef de guerre ouzbek Rachid Dostom. Bien que similaires aux afghanis, ils valent deux fois moins. C'est dire si la réforme monétaire en cours ne plaît pas à tout le monde, et surtout pas aux chefs de guerre, qui auraient accumulé de gigantesques réserves d'anciens afghanis, émis de façon plus ou moins légale.

Il y a eu le temps des imprimeries russes qui tournaient pour le compte de l'ancien président tadjik Rabbani, les faux-monnayeurs pakistanais qui roulaient pour le Sud, sans parler des imprimeurs privés de Dostom qui ont fait sa fortune et financé sa machine de guerre basée dans la ville de Mazar-i-Sharif, dans le nord-ouest du pays. «Les chefs de guerre ont des camions entiers d'anciens afghanis pas encore mis en circulation, vitupère Fahim Abdul Samad, un agent de change. Ici, on voit passer toutes sortes de billets. Impossible de tout contrôler, surtout lorsqu'ils sont bien mélangés.»

Le représentant à Kaboul du Fonds monétaire international, Bruno de Schaetzen, explique, une poignée d'afghanis à la main: «C'est vrai, nous avons eu des difficultés avec les billets de Dostom. Tout d'abord, le gouvernement ne voulait pas du tout les échanger, puisqu'il ne s'agit pas d'une monnaie officielle. Finalement, il a cédé. Certaines séries seront reprises, mais il est difficile de distinguer les vrais des faux. Pour augmenter la confiance, poursuit Bruno de Schaetzen, nous participons aux contrôles et nous misons sur une conviction: si les chefs de guerre ont bien géré leurs liquidités, ils les ont certainement déjà changées en dollars.»

Ce qui n'est pas le cas de la plupart des Afghans, qui gardent leurs économies à la maison. Pris de panique par le délai d'un mois pour échanger leurs billets, ils sont nombreux à être descendus des montagnes, leurs anciens afghanis dans les poches, dans l'espoir de ne pas tout perdre. Résultat: une file d'attente de plusieurs jours au guichet de la banque centrale à Kaboul. «J'attends depuis des heures et je ne sais toujours pas quand ils auront des billets à distribuer, raconte Mohammad, un paysan de 50 ans au visage marqué par le vent et le soleil.» Dépassée par l'ampleur de la tâche, la Banque centrale d'Afghanistan n'a pas assez de nouveaux billets à mettre en circulation. Comme Mohammad, qui ne pense qu'à retourner au plus vite auprès de sa famille, ils sont des dizaines à s'impatienter devant la banque. Avant de choisir, pour certains, une autre solution: l'achat de dollars.

Il est 14 heures, dans le quartier de Poli Khishti au sud-est de Kaboul. Le long de la rivière asséchée, un marché désordonné. Quelques dizaines de mètres plus loin, les hommes crient des chiffres, se passent des coupures, comptent des billets. Mohammad est arrivé à l'entrée de Saray Shazada, le bazar des changes. A l'intérieur, près 200 échoppes qui font fructifier l'argent depuis plus de quarante ans. Dans cette corbeille d'un temps passé, il y a des crieurs sur les coursives des deux étages et, en bas dans les allées, des hommes qui échangent les afghanis contre des dollars.

C'est le cas d'Abdul Fata, 38 ans, fier de brasser des dizaines de milliers de dollars quotidiennement. Il n'est pas tendre avec le gouvernement et la banque centrale. «Ils ont mal organisé ce changement de monnaie et regardez le résultat: l'afghani n'en finit pas de perdre de sa valeur. Il y a deux semaines, il fallait 48 nouveaux afghanis pour 1 dollar, aujourd'hui il en faut 72.»

Cette situation de crise a obligé le gouverneur de la banque centrale à injecter 5 millions de dollars sur les marchés et à rallonger d'un mois le délai d'échange des afghanis. «Nous avons essuyé de véritables difficultés logistiques au début du processus. Désormais, nous avons un avion et deux hélicoptères pour approvisionner nos 47 centres», explique Anwarul Haq Ahadi, le gouverneur de la banque centrale, le pied posé sur des dizaines de liasses d'anciens afghanis. Ces billets seront brûlés sous son œil vigilant. Il sait qu'il ne peut compter sur personne. Deux de ses gardes du corps sont d'ailleurs accusés de vol d'afghanis.

Liasse après liasse, malgré toutes ces difficultés, l'afghani nouveau fait son apparition dans les chaumières et reconstitue le bas de laine des Afghans. Mais pour l'heure, c'est l'obligation qui les pousse à s'en procurer, plus que le besoin pratique. Celui qui paie ses légumes ou sa course de taxi en nouveaux afghanis s'attire des rictus désapprobateurs, signe que la nouvelle monnaie n'a pas encore conquis tout le monde.