«Les croisés seront défaits comme l'ont été les Russes et leurs alliés.» Le mollah Omar, chef historique du régime de terreur des talibans défait par les Américains à la fin de l'année 2001, a marqué à sa manière la rupture du jeûne du mois de ramadan, il y a deux semaines.

Le général britannique David Richards balaie d'un revers de la main la «propagande des talibans». Depuis son quartier général, une vaste demeure blanche au style colonial abritée dans l'enceinte recluse du QG des forces de l'OTAN à Kaboul, ce vétéran de la Sierra Leone commande les 31000 soldats de l'Alliance atlantique déployés en Afghanistan. «Attention à ne pas croire la première chose que vous entendez», avertit-il. Exemple: «Ne dites pas que la situation se détériore.» Ou que l'on «est en train de perdre l'Afghanistan». La guerre psychologique bat son plein.

Sur le terrain, surtout dans le sud du pays mais aussi à l'est, soit près de la moitié du territoire, des combats violents, bombardements aériens à l'appui, opposent depuis l'été les forces internationales et l'armée nationale afghane (ANA) aux «insurgés».

Fin octobre, un affrontement avec un groupe de 100 à 150 rebelles dans la province d'Oruzgan a fait «jusqu'à 55» tués dans les rangs des «insurgés», selon l'OTAN.

La liste des victimes civiles ne cesse de s'allonger (lire ci-dessous), peu susceptible de flatter la popularité de la troupe étrangère. Celle des déplacés par les combats aussi.

Dans les villes, à Kaboul et ailleurs, les attentats-suicides et la pose d'engins explosifs artisanaux au bord des routes se multiplient dramatiquement. On recense déjà environ 80 attaques de ce type depuis le début de l'année, contre 17 en 2005, inspirées des techniques de l'insurrection irakienne.

Ces jours-ci, annonce le général Richards, l'OTAN lance une «première opération de sécurisation conjointe, avec l'ANA et la police afghane, sur l'ensemble du territoire. L'opération «Oqab» («Aigle») vise notamment à protéger la route, indispensable au développement économique, qui relie la capitale au sud. Il s'agit de «créer les conditions d'une exécution bien plus cohérente de la reconstruction et de la bonne gouvernance». «Nous avons prouvé en septembre dans la province de Kandahar que les talibans ne pouvaient pas nous battre conventionnellement, poursuit le général Richards. Depuis, ils ont engagé des attaques asymétriques. C'est un signe de faiblesse, pas de force. Vous avez plus de risques de subir un accident de la route en Europe qu'une bombe ici à Kaboul. Je ne dis pas que nous avons gagné, mais nous avons l'ascendant psychologique et militaire sur les talibans.» C'est pourtant le même général Richards qui, dans une formule choc, résume le sentiment d'urgence qui s'est emparé de la «communauté internationale», aux commandes de l'Afghanistan dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, avant d'y installer des institutions locales désormais légitimées par les urnes. «Nous avons six mois», soit jusqu'à la sortie de l'hiver, dit le général britannique, pour convaincre la population de choisir le camp des autorités. Et de tourner le dos aux talibans. Jusqu'à 70% de la population, jauge Richards, est opportuniste et prête à se ranger dans le camp du vainqueur. D'où l'impérieuse nécessité, et l'urgence, d'«apporter des résultats tangibles».

«Nous sommes à un moment plutôt critique», reconnaît l'ambassadeur Daan Everts, diplomate néerlandais chevronné dépêché en catastrophe au mois d'août à Kaboul au titre de «haut représentant civil de l'OTAN en Afghanistan». «La période est effectivement charnière, juge, à l'unisson avec tous les responsables de l'OTAN, le lieutenant-colonel Bernard Quarré, qui commande les 300 soldats belges déployés en Afghanistan. Si on n'arrive pas à imposer le minimum de sécurité nécessaire, il y a un risque certain de voir la population se dire que les étrangers sont là depuis des années et que la situation n'est pas meilleure. Les Afghans seraient alors prêts à accepter un gouvernement différent, qui pourrait être taliban. Même à Kaboul, la population préférerait les talibans à la guerre.»