«Boycottez les élections et empêchez vos proches d’y participer. Les moudjahidin de l’Emirat islamique d’Afghanistan comptent interrompre ce processus en attaquant les personnels de sécurité et en ciblant les bureaux de vote.» A l’approche du scrutin présidentiel ce samedi, l’organe de communication des talibans a diffusé un énième appel exhortant les Afghans à ne pas se rendre aux urnes. La rhétorique n’est pas nouvelle. Les talibans ne reconnaissent pas le gouvernement actuel, issu d’élections en 2014 qu’ils accusaient déjà d’avoir été instrumentalisées par les Etats-Unis.

La période préélectorale a donc été marquée par une escalade de violence, à Kaboul comme en province. Certaines attaques ont visé des meetings ou encore des bureaux de campagne. Ceux du président Ashraf Ghani ont été particulièrement visés. Et, selon des responsables chargés de l’organisation des élections, plusieurs convois qui distribuaient du matériel électoral en province ont été attaqués.

A l’abri de murs anti-explosion

Les rares meetings politiques se font derrière des murs anti-explosion, par-delà de multiples check-points. Chaque participant est fouillé méticuleusement et doit passer à travers des scanners parfois installés au milieu de cours intérieures… Mais rares sont les Afghans qui s’y sont aventurés. Jusqu’au 7 septembre, la tenue du scrutin était incertaine: un accord entre les Etats-Unis et les talibans était, disait-on, imminent et devait ouvrir la voie à un dialogue entre les «étudiants en religion» et le gouvernement. Dans cette hypothèse, l’élection aurait été reportée afin d’apaiser l’atmosphère. Alors la plupart des candidats n’ont même pas fait campagne.

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«Le temps a été l’ennemi principal de ces élections», considère un responsable chargé du dossier électoral. Après des campagnes discrètes, une longue période d’incertitude quant à la date précise du scrutin, et face à une situation sécuritaire en chute libre, difficile de savoir combien des 9,6 millions d’Afghans enregistrés sur les listes se rendront dans les bureaux de vote samedi.

A travers le pays, 72 000 soldats et policiers sont déployés pour protéger les 29 586 bureaux de vote. Afin de limiter les risques de victimes lors d’éventuels attentats ou mouvements de foule, la Commission électorale indépendante a décidé que chaque bureau de vote n’accueillerait que 400 personnes, contre 600 lors des élections législatives de 2018.

Risque d’attroupements

Pourtant, le groupe de recherche Afghanistan Analysts Network (AAN) relève que, puisque les bureaux ne seront ouverts que de 7h à 15h (contre 17h d’ordinaire), les queues deviendront fatalement plus longues… Ce qui risque d’engendrer des attroupements, mais aussi de désorganiser un dispositif déjà chancelant. «Les employés de bureaux de vote, dont la plupart n’ont à la base pas eu le temps d’être formés correctement, auront environ une minute pour s’occuper de chaque électeur», explique un responsable. «Sans compter que des dispositifs d’identification biométrique seront utilisés. Certains agents électoraux pourraient ne pas avoir saisi leur fonctionnement, et on ne sait pas ce qu’il se passera en cas de panne technique.» Les défis logistiques semblent infinis, jusqu’aux femmes qui, dans certaines provinces, pourraient ne pas vouloir ou ne pas avoir le droit de se laisser prendre en photo par la machine biométrique.

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Les risques sécuritaires et logistiques ne se limitent pas au seul jour de l’élection. Au volant de son taxi, Ahmad, 32 ans, dit qu’il aimerait faire entendre sa voix par les urnes. Mais pour ce père de famille originaire du nord du pays, s’aventurer au bureau de vote samedi ne signifierait pas seulement braver les attentats. «Dans mon district d’origine, les talibans sont très présents. S’ils découvrent que j’ai voté, ils pourraient s’en prendre à moi ou à mes proches», craint-il, ajoutant que «l’encre avec laquelle il faut apposer son empreinte digitale lors du vote dure plus d’une semaine. Tout ce temps, je ne pourrais pas montrer mes mains ou retourner dans mon village.»

Accusations de corruption

Officiellement, les résultats préliminaires doivent être annoncés le 17 octobre et les résultats définitifs le 7 novembre. Mais ces dates pourront être repoussées si les réclamations et autres contestations viennent ralentir la procédure de décompte, alors que le risque de fraudes est énorme. Avant même la tenue du scrutin présidentiel, de nombreux candidats s’accusent déjà mutuellement de corruption.