Leur nombre a explosé en deux ans. Alors que les Afghans n’étaient encore «que» 26 200 à demander l’asile politique à un Etat membre de l’Union européenne en 2013, ils ont été 178 200 à le faire en 2015. Soit près de sept fois plus. Mais aussi impressionnants soient-ils, ces chiffres restent largement inférieurs à ceux que connaît l’Afghanistan. Au cours de l’an dernier, 335 400 personnes se sont déplacées à l’intérieur de ses frontières pour échapper à quelque calamité, à la guerre essentiellement.

«Le pays compte officiellement 1,2 million de déplacés, explique la chercheuse d’Amnesty International sur l’Afghanistan, Horia Mosadiq, de passage lundi à Genève. Mais le chiffre réel est sans aucun doute beaucoup plus élevé. Toutes les personnes contraintes de fuir leurs foyers et de se réinstaller loin de chez elles dans des conditions précaires ne vont pas s’enregistrer comme tel auprès des autorités.»

Un fait est certain. La situation sécuritaire va s’aggravant en raison du départ du gros des troupes occidentales débarquées en Afghanistan après les attentats du 11-Septembre et de la montée en puissance concomitante de la rébellion talibane. Cette évolution a eu jusqu’ici pour double conséquence d’augmenter le nombre des déplacés – de 700 000 depuis 2012 – et de multiplier les régions concernées par les départs – ces mouvements de population, qui se sont longtemps limités à l’est et au sud du pays, se sont désormais étendus au nord et à l’ouest.

Les conditions de vie des déplacés afghans sont particulièrement misérables. «Les humanitaires étrangers que je croise sur le terrain me disent qu’ils n’ont jamais vu cela ailleurs, assure la chercheuse d’Amnesty. Ces gens vivent dans des masures misérables de boue et de plastique. Ils doivent souvent parcourir de longues distances pour se ravitailler en eau et en nourriture. Et ils ne peuvent pas compter sur les services de santé pour se soigner. Si les hôpitaux publics offrent des auscultations gratuites, les médicaments, eux, sont hors de prix.»

Certaines régions offrent-elles de meilleures conditions de vie que d’autres? Horia Mosadiq assure que non. «Je ne connais aucun endroit où ces déplacés sont bien traités, explique-t-elle. Ils rencontrent partout de l’hostilité, soit de la part des autorités, soit de la part des communautés locales.»

Le gouvernement, de son côté, apparaît débordé. «Il coopère bien de cas en cas mais se cabre dès qu’il se sent critiqué, regrette la chercheuse. Surtout, ses priorités sont ailleurs: la majeure partie de son budget va à la sécurité. Et s’il trouve encore des fonds substantiels pour la santé et l’éducation, il n’en a pratiquement plus pour les déplacés.»

La situation est d’autant plus désespérante que l’exécutif actuel est paralysé par un partage des tâches improvisé entre le président élu Ashraf Ghani et son adversaire malheureux mais tenace Abdullah Abdullah. Deux hommes qui se montrent incapables de collaborer. «C’était au départ un mariage forcé, c’est devenu aujourd’hui un divorce sentimental, commente Horia Mosadiq. Ils continuent à cohabiter mais ne s’entendent plus du tout.»

Entre l’aggravation des hostilités, l’effondrement de l’économie et l’incurie des autorités, l’envie de fuir le pays est grande. Mais partir est trop cher pour la plupart des Afghans. Beaucoup n’y songent donc même pas. Il arrive aussi cependant que des parents décident d’envoyer un de leurs nombreux enfants à l’étranger, confie la chercheuse: «Moins dans l’espoir de se faire envoyer de l’argent que dans celui de sauver la famille à travers l’un des siens.»

Pour aller où? «Les pays voisins sont de moins en moins accueillants, soupire l’enquêtrice. Le Pakistan connaît aussi de graves problèmes d’insécurité et se montre hostile aux réfugiés afghans, accusés de tous les maux. Quant à l’Iran, il a adopté des lois très strictes en matière de migration illégale.»

Il reste des horizons plus lointains, comme l’Europe. Horia Mosadiq en sait quelque chose. Si elle continue à passer beaucoup de temps dans son pays pour y étudier la situation des déplacés, elle s’est établie à Londres il y a quelques années… après s’être attirée en Afghanistan «la colère des mauvaises personnes». Réfugiée à son tour.