Les délégués de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui se réunissent dès ce mercredi à Montreux, pourront entamer leurs palabres avec une bonne nouvelle. La semaine passée, l’Observatoire de l’OIF annonçait que le nombre de francophones dans le monde est à la hausse, étant passé, depuis 2007, de 200 à 220 millions.

Alors que les craintes face à l’érosion de la langue se multiplient, le chiffre revêt d’autant plus d’importance qu’il paraît plus fiable que les précédentes estimations: sans nier la difficulté de ce dénombrement, les chercheurs ont revu leur méthode en ne comptant que les personnes disant parler, mais aussi lire et écrire le français. Le nombre total de locuteurs serait donc plus élevé. Le sourire pourrait être de mise à Montreux, mais un sourire un peu pincé. Car cette santé du français paraît fragile.

La dégringolade européenne

La première préoccupation concerne le berceau de la langue et de ses premières conquêtes, l’Europe. Hors de France, Belgique et Suisse, la part de jeunes apprenant le français dégringole.

En Italie, par exemple, les experts observent les effets d’un changement de pratique en matière de deuxième langue étrangère qui a conduit à une «réduction drastique» de l’allemand, et «le français, qui semble mieux résister, devrait connaître une évolution similaire». En Roumanie, un «déclin rapide» est programmé.

Flottements généraux en Espagne et au Portugal, chute au Danemark: le tableau est sombre, le français étant perçu comme «difficile» ou «élitiste». Là où les cours de langues ne sont pas affectés par des coupes budgétaires ou des changements de doctrine scolaire, il souffre en outre d’une concurrence accrue de l’espagnol.

Disparités au Maghreb

S’agissant toujours des populations apprenant le français, la situation du Maghreb présente de grands contrastes: une hausse globale, mais avec de fortes disparités. Puisqu’il maintient avec fermeté l’enseignement bilingue, le Maroc affiche une hausse, due à la démographie scolaire, de 16% des effectifs francophones.

En Algérie, au contraire, une chute de 20% sur le total des élèves est signalée. Si la langue se maintient au niveau universitaire, elle est «simple langue étrangère» aux niveaux précédents. Stabilité en Tunisie, mais les experts relèvent que «la langue est de moins en moins bien maîtrisée par les étudiants».

Au Proche-Orient, Israël signale une baisse drastique des apprenants, un quart de moins en trois ans.

Amériques, Asie: lent repli

Le front francophone ne bouge guère en Amérique du Nord et dans la zone Caraïbes. Au Canada, hormis au Nouveau-Brunswick – très actif au Village de la francophonie, à Montreux – les analystes constatent un repli général du français, notant que «les francophones sont de plus en plus concentrés au Québec».

A propos d’Haïti, avant de mentionner «l’aggravation» de la situation due au tremblement de terre de janvier 2010, on relève que «les menaces qui pèsent sur l’avenir du français sont très fortes, en raison notamment du développement problématique du système scolaire».

Dans les pays d’Asie de tradition francophone, «en dépit d’une certaine imprégnation générale, la place du français tend à s’estomper». Et même quand les autorités le jugent important, le pari n’est pas gagné: le Cambodge l’a réintroduit comme deuxième langue étrangère, mais accuse un «déficit critique» d’enseignants…

L’essor africain

Le salut vient donc de l’Afrique subsaharienne. Avec l’océan Indien, la zone compte déjà 44% des jeunes apprenant le français, ou en français. Selon une projection, en 2050, le continent noir pourrait concentrer 85% des francophones de la planète, dont le total grimperait à 500 millions. Certains relevés sont spectaculaires: au Burkina, de 1996 à 2006, le nombre de gens déclarant parler le français comme langue première a triplé.

Dans les grandes villes en particulier, des chercheurs – autres que ceux de l’OIF – font état d’une lente élévation du nombre de familles dans lesquelles les parents parlent directement français à leurs enfants.

Une croissanceen question

La langue de Rousseau bénéficie donc d’une conséquence de l’histoire, les colonisations, et d’un état de fait, la vigueur démographique des pays concernés. Cette force constitue aussi sa faiblesse, puisque, sur ce point, l’avenir de la langue dépendra des systèmes scolaires africains, dont les carences demeurent considérables dans certains pays.

En outre, par exemple au Sénégal ou au Mali, les langues locales (wolof et bambara), bien répandues, concurrencent le français officiel. Dans le second pays, l’OIF admet d’ailleurs que «le français peine à émerger comme première langue couramment parlée». En outre, à l’image de ses terres arables qui attisent les convoitises, le marché linguistique, donc géopolitique, d’Afrique excite aussi les stratèges. La Chine a déjà disséminé 25 instituts Confucius dans 18 pays. Ancienne puissance coloniale, l’Allemagne réactive aussi ses réseaux des instituts Goethe.

Le paradoxe économique

Analysant ces questions de diffusion linguistique, François Grin, professeur à l’Université de Genève, donne pour sa part une estimation plus basse de la «francophonie réelle»; selon lui, le nombre de locuteurs se monterait plutôt à 120 millions de locuteurs. Il relève néanmoins qu’au-delà du chiffre, «une langue vaut aussi par le fait qu’elle est présente de manière diffuse de par le monde, sur les cinq continents, ce qui est le cas de l’anglais et du français seulement. Et contrairement à ce que l’on croit parfois, dans la science, où l’on a tendance à surestimer le poids de l’anglais, le français demeure une langue avec laquelle on travaille, qui enrichit les domaines scientifiques.»

Il met aussi l’accent sur le poids économique de la langue: «La francophonie pèse environ 2% de la population de la planète, mais près de 5% de la richesse mondiale».

Paradoxe: outre la scolarisation, c’est le monde des affaires, pourtant dominé de manière écrasante par l’anglais, qui offre des relais de croissance au français – le cas échéant, comme deuxième langue étrangère.

Citant des études TNS Sofres menées périodiquement dans les capitales africaines, le rapport de l’OIF indique ainsi que l’apprentissage du français est bien considéré, sur le plan du marché du travail.

L’intégration régionale, surtout en Afrique de l’Ouest (LT du 19.10.2010), renforce la langue, au point que des pays anglophones enclavés tels que le Ghana veulent augmenter sa diffusion de manière importante.