Pour le Daily Maverick, c’est un «séisme». Pour Mongabay, site spécialisé dans l’actualité environnementale, une «décision historique». Dimanche 2 mai, la ministre de l’Environnement sud-africaine, Barbara Creecy, a annoncé l’interdiction prochaine de l’élevage de lions en captivité et de l’exploitation de ces félins à des fins commerciales. Un «tournant sans précédent, qui vise à repositionner l’Afrique du Sud en tant que leader de la protection de la vie sauvage», résume le Daily Maverick.

L’annonce du gouvernement sud-africain accompagne la publication très attendue d’un rapport de près de 600 pages rédigé par un comité d’une trentaine d’experts, chargé depuis 2019 d’examiner en profondeur l’élevage, la chasse et le commerce des lions, mais aussi des éléphants, léopards et rhinocéros en Afrique du Sud. L’adoption de la proposition d’interdire l’élevage de lions et ses dérivés commerciaux est la plus audacieuse dans un pays qui compte entre 8000 et 12 000 lions élevés au sein de 360 à 450 structures, selon les estimations.

La décision intervient alors que l’Afrique du Sud «se débat avec son rôle de gardien de certaines populations d’espèces menacées parmi les plus importantes du monde», rappelle News24. «Si le pays a donné de la voix au niveau mondial pour mettre fin au commerce de corne de rhinocéros et d’ivoire, il est également critiqué pour autoriser la chasse aux lions et la vente de leurs os en Asie de l’Est.»

Des activités qui nuisent au tourisme

Suivant les recommandations du rapport, la ministre de l’Environnement estime que ces activités menacent la protection de l’espèce à long terme et nuisent à la réputation de l’Afrique du Sud, au risque de faire fuir les touristes. «C’est un changement de direction significatif, et ça va beaucoup plus loin que ce que n’importe qui aurait pu imaginer il y a un an ou même six mois», réagit le directeur de l’ONG Blood Lions auprès du site Mongabay.

Au-delà de l’élevage en captivité des lions, l’ensemble de la chaîne commerciale liée à cette activité est donc promis à la disparition. Sont concernés les très controversées chasses aux trophées d’animaux élevés en captivité, connues sous le nom de «chasse en boîte» [canned hunting], le cub petting, qui consiste à offrir aux touristes la possibilité de câliner des lionceaux, le «volontourisme» auprès des lions, ou encore la vente des os de lion à destination du marché asiatique.

Depuis plusieurs années, de nombreux militants dénoncent les pratiques du secteur à coups d’enquêtes chocs, de rapports scientifiques et d’actions en justice. En révélant les dérives, les opposants au secteur se sont employés à détruire les arguments d’une industrie qui présente l’élevage de lions comme un moyen d’œuvrer à la conservation de l’espèce. Pour le Daily Maverick, la décision «suit la voie» ouverte par cette large campagne qui avait déjà amené, en 2019, un tribunal sud-africain à déclarer «inconstitutionnels» et «illégaux» les quotas d’exportation d’os de lion.

Avec l’arrivée de la pandémie, les défenseurs des félins se sont adaptés en mettant l’accent sur les risques sanitaires de ces élevages. En septembre 2020, Blood Lions et World Animal Protection publiaient ainsi un article scientifique, largement repris par la presse, identifiant une soixantaine d’agents pathogènes – parasites, bactéries et virus – identifiés chez les lions et transmissibles à l’homme.

En décembre 2020, pour la première fois, l’industrie du tourisme s’était associée aux militants pour demander l’interdiction de l’élevage de félins. La responsable de la Southern African Tourism Services Association (Satsa), Keira Powers, estimait alors que la chasse aux lions élevés en captivité et le «câlinage» des lionceaux risquaient de «souiller» la réputation touristique de l’Afrique du Sud alors que la plupart des visiteurs «viennent dans le pays pour observer la vie sauvage», rapporte The Citizen.

Une industrie puissante

Mais l’Afrique du Sud n’entend pas abandonner toutes les formes de chasse au lion. «Les recommandations ne sont pas dirigées contre l’industrie de la chasse», a précisé la ministre de l’Environnement. La chasse au lion «sauvage» restera permise.

«L’idée est de s’assurer que ceux qui sont intéressés par la chasse aux animaux sauvages authentique» auront accès à ce type d’expérience et «ne chasseront pas des animaux sortis d’une cage», a-t-elle notamment expliqué au site Independent Online (IOL). L’Afrique du Sud espère également créer des emplois en misant sur une industrie touristique plus responsable.

Reste à traduire l’annonce en loi. «Ce qui a commencé au parlement doit finir au parlement en tant que législation, c’est le chemin qui reste à parcourir», avertit le Daily Maverick dans un éditorial. «Il est temps pour les ennemis d’hier, les ONG et le secteur de la faune sauvage, d’enterrer la hache de guerre», conclut le site d’investigation.

Rien de moins évident: «La décision va probablement amener le gouvernement à entrer en collision avec la puissante industrie de l’élevage de lions en captivité, qui pèse plusieurs millions de dollars», prédit le média sud-africain IOL.

@Courrier international