La demande est sur la table du préfet des Alpes-de-Haute-Provence, signée par la chambre d’agriculture départementale. Le motif? L’indispensable remplacement des travailleurs saisonniers étrangers qui, chaque année au printemps, constituent le gros des «récolteurs» dans les fermes maraîchères de la région: 280 000 débarquent chaque année en France pour récolter fraises, melons, légumes divers… «D’ordinaire, ces «petites mains» viennent d’Espagne, du Portugal ou du Maroc, explique Daniel Margot, président de la Chambre de commerce et d’industrie locale (CCI). Les paysans ont donc sollicité les étudiants, puisque les examens seront soit reportés, soit passés en contrôle continu, et que beaucoup d’entre eux sont revenus dans leurs familles, en milieu rural.» Réponse en attente.

Cet appel des paysans français n’est pas une spécificité méridionale. Partout en France, les pourvoyeurs de la chaîne alimentaire, seule à ne pas avoir été interrompue par l’épidémie de Covid-19, s’interrogent sur la nouvelle donne provoquée par cette crise sanitaire. «On se trouve dans une situation totalement inédite: jamais les Français, confinés et attentifs à leur nourriture, n’ont sollicité autant les produits fermiers, commente Mireille, une maraîchère installée depuis des années dans un préfabriqué, à la sortie de Manosque, sur la route de Sisteron. Il est 16 heures. Le parking est plein. Surtout des femmes, qui remplacent ainsi leurs achats habituels aux marchés de plein air, interrompus fin mars et ré-autorisés selon les communes, sur décision préfectorale, si le respect strict des règles de distanciation est possible. «Regardez ces fraises. Mon fournisseur craint de ne pas pouvoir assurer la prochaine livraison. Il manque de bras.»

«Je convie l’armée de l’ombre»

Un appel a été lancé, le 24 mars, par le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, en des termes grandiloquents: «Je convie l’armée de l’ombre, les femmes et les hommes qui ont envie de travailler…» a-t-il lâché, lors du lancement de la plateforme internet Desbraspourtonassiette.wizi.farm, sur laquelle les candidats intéressés à travailler aux champs peuvent s’inscrire. Résultat: 150 000 réponses le 2 avril. Sauf que la plupart des volontaires vivent en zones urbaines éloignées, et devraient être «déconfinés» pour remplir cette mission. D’où l’inquiétude de l’agence nationale de la santé et des forces de l’ordre, peu favorables à ce genre de flux en contradiction avec l’ordre de rester chez soi.

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«Il vaudrait mieux assouplir les règles pour permettre à nos employés de travailler plus, jusqu’à 60 heures par semaine, et mobiliser les agences d’intérim du cru qui connaissent la main-d’œuvre», répond, à Manosque, un syndicaliste agricole. Même écho du côté de Daniel Margot, de la CCI. Son entreprise, la Savonnerie de Haute-Provence, vient de reprendre son activité après deux semaines d’arrêt dû à des cas de Covid-19. La première journée, en effectifs réduits, a permis de produire 25 000 savons pour les banques alimentaires. «Nous ne faisons pas face à une pénurie de main-d’œuvre. Ce qu’il faut, c’est assouplir le système pour que les employés malades, ou qui gardent leurs enfants, puissent être remplacés par d’autres actifs que nous connaissons. La flexibilité, en temps de crise, est indispensable pour fournir aussi bien des aliments que du gel hydroalcoolique – comme l’a fait l’industrie cosmétique locale –, voire des masques.»

Enrôler des réfugiés

Retour aux paysans. Une autre idée circule: celle d’enrôler des réfugiés, des demandeurs d’asile ou même des clandestins. Fin mars, le Portugal a temporairement régularisé les sans-papiers afin de leur étendre la protection sanitaire, mais aussi de pouvoir compter sur leurs bras. L’Allemagne a entrouvert jeudi ses frontières pour 40 000 saisonniers. En France? Une première vient d’avoir lieu en Seine-et-Marne, où une centaine de réfugiés, tous volontaires, ont été embauchés pour les fraises et les asperges. Or de nombreux autres départements ont reçu, depuis 2017, des contingents de demandeurs d’asile, qui sont connus, identifiés, localisés, souvent hébergés dans des centres, donc faciles à convoyer vers les exploitations. Les faire travailler serait en outre un bon moyen de les insérer. La crise du coronavirus rebat décidément beaucoup de cartes.