Syrie

L’aide de l’ONU profite largement au régime de Bachar el-Assad

Les agences onusiennes ont versé des dizaines de millions de francs à des organismes liés à Damas. Pour l’ONU, le gouvernement est incontournable

La neutralité de l’ONU en Syrie est de nouveau questionnée. Une enquête du quotidien britannique «Guardian» révélait lundi que les agences onusiennes avaient versé depuis le début du conflit des dizaines de millions de francs à des entreprises ou œuvres caritatives liées au régime syrien. Depuis, les appels pour que l’ONU réexamine ses partenariats se multiplient. Pour l’instant en vain.

La proximité de certains sous-traitants avec le régime de Damas met en doute leur volonté d’assister tous les Syriens, et pas seulement les partisans du président, Bachar el-Assad. Les dilemmes auxquels font face les humanitaires basés à Damas ne sont pas une nouveauté. Mais jamais ils n’avaient été exposés aussi crûment. C’est un universitaire néerlandais, Reinoud Leenders, chercheur au King’s College de Londres, qui est à l’origine de ces révélations.

«Le plus choquant a été de découvrir que l’ONU soutient une organisation accusée de financer plusieurs milices pro-gouvernementales», pointe Reinoud Leenders. L’un des groupes paramilitaires était impliqué dans le siège de Daraya, dans la banlieue de Damas. Les habitants de Daraya viennent d’être évacués après avoir été affamés et bombardés pendant quatre ans. Alors même que l’ONU réclamait en pure perte un accès à la localité rebelle.

Lire aussi: «Daraya capitule face au régime El-Assad» (26 août 2016)

L’œuvre caritative incriminée par le chercheur, l’association Al-Bustan, est dirigée par le businessman Rami Makhlouf, considéré comme l’homme le plus riche de Syrie et financier du régime syrien. Il est sur la liste des personnalités dont les avoirs sont gelés par les Etats-Unis et l’Union européenne. Son association a reçu plus de 267 000 dollars de la part de l’Unicef pour qu’elle fournisse de l’eau, des vêtements ou une éducation à des enfants de Lattaquié, bastion du pouvoir syrien sur la côte Méditerranéenne. L’Unicef s’est justifié ainsi auprès du «Guardian»: Al-Bustan a été choisie pour son expérience, acquise avant la guerre, dans l’aide aux démunis ainsi que sa capacité organisationnelle.

L’ONU est également épinglée pour travailler avec la coalition pour le développement de la Syrie, lancée par Asma el-Assad, l’épouse du président syrien, elle aussi visée par les sanctions occidentales. Le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) lui a octroyé 751 000 dollars en 2015 et 2016. L’ONU confirme ces versements et rétorque qu’elle ne se conforme qu’aux sanctions décidées par le Conseil de sécurité.

«Nous avons fait preuve de neutralité»

«Les agences onusiennes ne peuvent travailler qu’avec les organisations approuvées par le gouvernement syrien. Si nous ne l’acceptions pas, nous ne pourrions pas sauver autant de vies en assistant des millions de personnes à travers le pays», justifie Jens Laerke, porte-parole de l’OCHA à Genève. La fondation d’Asma el-Assad a été sélectionnée parmi les autres organisations homologuées par Damas sur sa capacité à répondre aux exigences de l’ONU. «Si nous avions tenu compte de son affiliation politique, nous n’aurions pas fait preuve de neutralité», poursuit le porte-parole.

«L’ONU s’est laissée enfermer dans un carcan dont elle a de plus en plus de peine à se défaire, juge au contraire Reinoud Leenders, qui estime que de nombreux responsables onusiens à Damas sont victimes du «syndrome de Stockholm». Résultat: l’aide de l’ONU ne parvient que marginalement aux Syriens qui vivent dans les zones échappant au régime. «Il serait naïf de penser que l’ONU ne pourrait travailler en Syrie qu’avec des organismes indépendants mais un rééquilibrage est urgent», plaide le chercheur.

Malgré sa plus grande latitude pour recourir aux entreprises de son choix, l’ONU fait largement appel aux sociétés contrôlées de près ou de loin par le gouvernement syrien. Certaines paraissent incontournables, comme la compagnie de téléphonie mobile Syriatel, en situation de quasi-monopole, mais d’autres le sont beaucoup moins.

Et le CICR?

A titre de comparaison, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) importe 99% des vivres et des médicaments dont il a besoin en Syrie depuis l’étranger. Mais son principal partenaire à Damas n’est pas non plus au-dessus de tout soupçon. Le Croissant-Rouge syrien est dirigé par une personnalité très proche du régime. «Certaines branches opèrent dans les zones sous contrôle de groupes armés de l’opposition. Juste cette année, ensemble avec le Croissant-Rouge syrien, nous avons aussi mené 40 opérations humanitaires au-delà des lignes de front», explique Krista Armstrong, porte-parole du CICR.

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