«Je n'ai jamais vu une telle confusion. Nous avons atterri à Ahmedabad voilà douze heures avec 150 000 couvertures, plusieurs tonnes de médicaments, deux hôpitaux de campagne où il est possible d'effectuer tous les types d'opération. Or personne n'est capable de nous dire où nous devons intervenir ni comment rejoindre notre théâtre d'opération. Les responsables indiens auxquels nous nous adressons répondent qu'ils ne savent pas. Nous perdons un temps précieux.. Cheveux courts et moustache blonde, Lauritzen Holvar, le délégué de la Croix-Rouge norvégienne, commence à perdre patience. Son énervement – partagé par plusieurs équipes internationales – illustre le manque de coordination des secours de la part des autorités indiennes.

«Plus les heures passent plus l'espoir de retrouver des survivants sous les décombres s'amenuise. La priorité, c'est le déblaiement des ruines. Chaque équipe de secours devrait se voir affecter une zone d'intervention précise pour plus d'efficacité. Or là on discute des heures pour savoir où aller et par quel moyen», regrette un secouriste turc de retour de Bhuj, l'une des villes dévastée par le séisme du 26 janvier.

Cinq jours après la catastrophe, l'aide internationale est désormais très présente. Seize nationalités sont représentées. Même le Pakistan – ennemi de toujours de l'Inde – participe à l'effort collectif. Des avions-cargos transportant du matériel de première urgence atterrissent régulièrement à Ahmedabad et Bhuj. Néanmoins sur le terrain, la situation reste dramatique: les survivants manquent de tout; les blessés attendent longtemps avant d'être soignés; on redoute des épidémies, les corps prisonniers des décombres commencent à se décomposer, et des centaines de villages n'ont toujours pas reçu la moindre aide.

«Leçon d'humilité»

Tout en étant actives, les autorités indiennes semblent dépassées par l'ampleur de la catastrophe. A la cellule de crise mise en place par le gouvernement à Gandhinagar, la capitale administrative du Gujarat, personne n'est capable de répondre aux questions précises. Les numéros d'urgence ouverts en faveur du public sonnent aux abonnés absents. Les personnalités, elles, sont mieux traitées. Dans un pays où la bureaucratie envahissante a toujours été l'ennemi de l'efficacité, la gestion d'une telle crise devient très difficile. D'autant que c'est la première fois que l'Inde reçoit une aide internationale de cette ampleur. Du fait du manque de coordination des secours, personne ne sait qui fait quoi, et de nombreux volontaires mènent leurs opérations dans leur coin. Résultat: des districts reçoivent beaucoup d'aide, d'autres pas du tout. Des milliers de couvertures et de biscuits vitaminés ont été envoyés à Bhuj, mais rien n'est prévu pour les distribuer. Les médicaments acheminés ne sont pas toujours ceux attendus.

Mais la tâche, à la décharge des autorités indiennes, est titanesque. «Cette catastrophe est une leçon d'humilité pour l'Inde au moment où le gouvernement ne cesse de répéter que nous sommes la nouvelle grande puissance du XXIe siècle, souligne Anil Kapoor, un journaliste d'Ahmedabad. Certes nous sommes une puissance nucléaire et informatique, mais nous sommes avant tout un pays en développement, encore très pauvre. Exporter des logiciels dans le monde entier, mais être incapable d'acheminer une grue devant un immeuble effondré, c'est tout le paradoxe de ce pays.»

Ce défaut de coordination n'empêche pas un dévouement extraordinaire des sauveteurs. «Nous n'avons pas eu besoin de lancer d'appels. Les gens sont venus spontanément donner leur sang», se félicite un médecin du principal hôpital d'Ahmedabad. Certes à l'intérieur, l'ambiance est lugubre. On croise des familles déchirées par l'angoisse. Chaque blessé a à ses côtés un parent, le regard éteint, qui lui tapote la main, en signe d'encouragement. Mais si le décor n'est pas gai, les huit chirurgiens de l'établissement opèrent sans interruption. «Les premières heures qui ont suivi le séisme, nous avons été un peu perdus. Mais maintenant nous sommes bien organisés», explique avec un large sourire le médecin-chef de l'hôpital.