Reportage

Dans l’Ain, le mystère des bébés abîmés

Huit cas d’enfants nés sans mains ont été enregistrés autour de la commune de Druillat, dans l’Ain. Une enquête épidémiologique devra déterminer si les pesticides en sont la cause

Le décor est champêtre, «figé dans l’étang» dit-on ici, en ces Dombes marécageuses. Paysage immuable, à une heure de route de Genève: des clochers d’église, des prés, des cours de ferme et les premières étendues d’eau en allant vers Saint-Nizier-le-Désert (Ain). Village qui ressemble aux autres traversés précédemment, à une différence: madame la maire accepte de recevoir le journaliste qui ce matin-là toque à sa porte.

Plus tôt, à Druillat, depuis la fenêtre du bâtiment communal, une secrétaire avait fait savoir que le maire n’avait rien à dire et «que les gens en [avaient] marre de ces télévisions de Paris filmant à 7h le matin la boulangerie et les arbres». Françoise Bernillon, elle, est ravie de recevoir la presse. «Vous êtes le premier à venir alors que nous avons sur la commune deux enfants nés avec des malformations sur les huit répertoriés alentour», dit-elle.

Madame la maire, 78 ans, ancienne professeure de lycée à Saint-Etienne, est une personne au visage doux et à la parole bienveillante. Elle connaît bien entendu Mélanie, «une fille du pays», la maman de Ryan, 8 ans, né sans main droite. Elle raconte: «Quand on a commencé à parler de l’affaire en octobre, Mélanie a accepté de témoigner, on l’a beaucoup vue à la télé et dans les journaux. Elle et son mari veulent savoir pourquoi leur enfant, comme les sept autres, ont ces malformations, quelles en sont les raisons.»

Elle poursuit: «Mélanie a écouté ce qui se dit, les pesticides utilisés dans les cultures qui seraient mis en cause. Mais elle est employée de mairie dans une autre commune et le maire est agriculteur, ça devient délicat pour elle. Je crois que ces familles ont été un peu dépassées; il faut les comprendre, ce sont des gens ordinaires, qui ont une vie honnête, il faut maintenant les laisser tranquilles.» On ne les dérangera pas.

Moi, j’ai deux enfants, on voulait un troisième mais on ne le fera pas à cause de cette histoire

Une habitante de la région

Saint-Nizier-le-Désert, 936 habitants, un café-épicerie qui ne ferme pas en dépit de la pression des grandes enseignes et une école maternelle qui elle aussi résiste. On y retrouve à midi des mères de famille avec poussette qui connaissent bien Ryan, «gamin qui vit comme les autres, il fait du quad et il est bon à l’école». Les dames parlent aussi de Dylan, 16 ans, une main en moins aussi, «un ado normal». Une maman: «Ces gosses vivaient tranquillement mais, tout à coup, on ne parle plus que de leur main qui manque, ça doit les perturber. Moi, j’ai deux enfants, on voulait un troisième mais on ne le fera pas à cause de cette histoire.»

Lanceur d’alerte

Etrange affaire qui le matin fait parler sur la place de l’église et le soir au journal de 20h. En juillet, le Remera, basé à Lyon, l’un des six registres des malformations congénitales de France, révèle que huit bébés sont nés ces dernières années sans bras ou sans mains dans un périmètre restreint (20 km) autour de Druillat. Deux autres groupes ont été observés en Loire-Atlantique (trois enfants entre 2007 et 2008) et en Bretagne (quatre enfants entre 2011 et 2013). Ces malformations ou agénésies transverses du membre supérieur ont une prévalence de 1,7 cas sur 10 000 naissances par an. On dénombre 150 cas en France chaque année, selon Santé publique France (SPF), qui ne sont pas forcément suspects.

«Cela le devient lorsqu’il s’agit de clusters, des cas groupés dans un temps et un lieu donnés, comme dans l’Ain», précise Emmanuelle Amar, qui dirige le Remera, une structure qui agit comme un lanceur d’alerte, ce qui ne plaît pas en haut lieu. Au point que la responsable a été visée par une procédure de licenciement comme cinq de ses collègues, décision suspendue le 29 octobre dernier. Il existe un profond désaccord entre le Remera et Santé publique France. Dans un premier temps, SPF a conclu à un excès de cas en Loire-Atlantique et en Bretagne mais pas dans l’Ain, où il s’agirait «d’un fait du hasard». Ce qui a indigné Emmanuelle Amar.

«Manœuvre des autorités»

SPF a été ensuite désavouée par le gouvernement. Devant le battage médiatique et l’émotion de l’opinion, celui-ci a demandé de nouvelles investigations. Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, a indiqué que la première partie de l’enquête sera connue le 31 janvier 2019. Les dossiers seront étudiés, le déroulement des grossesses décortiqué, travail fastidieux puisqu’il faut revenir jusqu’à quinze ans en arrière. D’autant plus que SPF a annoncé le 30 octobre dix cas supplémentaires dans l’Ain, sans toutefois préciser leur nature et leur localisation.

Emmanuelle Amar confie au Temps: «Cela ressemble à une manœuvre. Les autorités tentent de dédramatiser en diluant nos cas avérés dans ces vrais faux cas, pour les banaliser.»

Cacophonie donc qui afflige les populations et les familles touchées. L’enquête épidémiologique n’a fourni aucune explication médicale à cette concentration de nouveau-nés mal formés autour de Druillat. Emmanuelle Amar développe: «Les mères ont été interrogées avec un questionnaire très poussé sur leurs habitudes de vie et ont été éliminés des facteurs alimentaires, comportementaux, médicamenteux, génétiques. Au final, le seul point commun est que les mamans vivent en zone rurale, près de champs de maïs, de blé et de tournesol. On ne vise personne, on dit que c’est le plus petit dénominateur commun.»

Yannick Jadot, élu d’Europe Ecologie – Les Verts parle de scandale et dénonce à la fois une gestion désastreuse et une omerta. «On ne fait jamais d’études épidémiologiques autour des incinérateurs, autour des centrales nucléaires, idem sur les pesticides», a-t-il déclaré. La députée européenne Michèle Rivasi, ancienne directrice de Greenpeace France, s’en prend, elle, au manque de moyens: «Les six registres de malformations congénitales ne couvrent que 19% des départements. Je rentre de Bretagne où j’ai rendu visite à des familles. Il faut apporter des réponses car ces mères culpabilisent, elles disent que c’est leur faute si leur enfant a des doigts ou une main en moins.» Elle poursuit: «Une jeune maman qui est médecin m’a raconté que, dans une salle d’attente chez une pédiatre, elle a vu un bébé à qui il manquait une main, comme à son propre bébé. Elle était désemparée. Elle ne savait pas et ne sait toujours pas vers qui se tourner.»

Le risque des pesticides

Publié en 2013, un rapport de l’Inserm sur les liens réels entre pesticides et santé a conclu sans détour que «les expositions aux pesticides intervenant au cours de la période prénatale et périnatale semblent être particulièrement à risque pour le développement de l’enfant».

En 2015, 18 000 chercheurs de la Fédération internationale de gynécologie et d’obstétrique s’inquiétaient de la hausse des malformations congénitales issues de l’exposition à des substances perturbant le bon développement du fœtus. Françoise Bernillon estime que, dans sa commune, il n’y a pas plus de recours aux pesticides qu’ailleurs. «Mais nous avons plus de terrains mis en culture parce que les éleveurs laitiers mettent un à un la clé sous la porte. Chez nous, deux viennent d’arrêter les vaches.»

Un cultivateur rencontré à La Ruaz, un hameau, admet qu’il utilise des pesticides «comme tout le monde». «Il y a moins de cancers à la campagne qu’en ville, soutient-il. Le 25 octobre, on a fait une soirée dépilage de maïs à la ferme comme autrefois et personne n’est mort.»

Gérard Boinon, un agriculteur à la retraite de Saint-Trivier, près de Druillat, juge, lui, les pesticides dangereux. En 1984, il a été empoisonné par un insecticide qu’il manipulait. Il a été victime d’un œdème de Quincke et de diverses autres pathologies. Il a souffert aussi de stérilité. Il s’est ensuite reconverti dans le bio, un pionnier en quelque sorte. Il raconte poétiquement: «J’ai utilisé des couples de mésanges bleues, trois à l’hectare, pour éliminer les insectes nuisibles. Elles étaient mes collègues de boulot.»

Médecin intrigué

Le professeur David Baud, obstétricien au CHUV, confirme qu’il est difficile d’identifier les causes des malformations congénitales: «En Suisse, le pourcentage de ces malformations est de 3%, dont 1% sont sévères. Dans 70% des cas, on ne connaît pas les causes. A 25%, elles sont d’ordre génétique, à 2% par suite d’infections durant la grossesse, 2% englobent drogue, alcool, médicaments, radiations et pesticides, 1% des accidents traumatiques et des maladies du type diabète.»

Il se dit intrigué par le fait que les malformations des enfants de l’Ain n’aient pas été observées in utero. Les parents qui ont témoigné ont en effet confié que l’absence de main ou d’avant-bras avait été constatée à la naissance. «S’agit-il d’un manque de matériel ou de personnel ou d’un déficit dans la formation à l’échographie?» interroge le praticien.

Sollicité, le centre hospitalier de Bourg-en-Bresse atteste qu’il possède des équipements obstétriques à la pointe de la technologie ainsi qu’un pôle mère-enfant ouvert il y a à peine cinq ans. Reste la très sensible question des déserts médicaux qui se pose dans les régions françaises et n’épargnent pas l’Ain. Robert Lacombe, président de l’ordre des médecins dans ce département, indique: «Nous avions 385 médecins en 2007 et précisément 386 en 2018. Durant ce laps de temps, la population a crû de 150 000 habitants.»


10 000 tonnes de pesticides par an

Premier pays agricole de l’Union européenne en surface et en chiffres d’affaires, la France est l’un des premiers utilisateurs mondiaux de pesticides, avec près de 10 000 tonnes par an depuis une trentaine d’années.

Leur utilisation doit théoriquement baisser de 20% d’ici à 2020 mais, l’an passé, leur emploi a progressé de 0,3%.

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